Petite précision avant de commencer: je parle ici de ce que j’observe sur un terrain précis: le Congo-Brazzaville, le Cameroun, les organisations que j’accompagne.
Ce n’est pas une généralisation qui voudrait dire que les femmes d’ailleurs ne le sont pas. C’est un ancrage terrain. Une observation située. Et sur ce terrain, le pattern est suffisamment récurrent, documenté dans ma pratique, dans ma recherche et qui mérite d’être nommé
Il y a une phrase qu’on entend souvent sur le continent, et qu’on prononce avec fierté, avec affection, avec admiration.
« La femme africaine est forte. »
Et c’est vrai. Ce n’est pas une image. Ce n’est pas un slogan. C’est une réalité terrain. Au Congo, au Cameroun, dans les organisations et dans les familles que je côtoie. Des femmes qui portent des charges que beaucoup d’hommes ne porteraient pas. Qui tiennent quand tout vacille. Qui trouvent des solutions là où d’autres s’arrêtent.
Mais il y a quelque chose dans cette phrase qui mérite qu’on s’y arrête. Quelque chose qui, sous l’hommage, cache parfois une injonction. Et une injonction peut faire autant de mal qu’une interdiction.
Ce que la phrase dit, et ce qu’elle sous-entend
Quand on dit à une femme qu’elle est forte, on lui dit quelque chose de beau. Mais on lui dit aussi, implicitement, qu’on s’y attend. Que c’est son état naturel. Que la force est sa condition normale, pas une qualité qu’elle a développée dans des circonstances difficiles.
Et quand la force devient une attente, elle cesse d’être un choix.
Une femme qui flanche, qui s’effondre, qui demande de l’aide, qui dit qu’elle n’en peut plus, ne contredit pas seulement une situation. Elle contredit une identité. Elle trahit quelque chose de plus grand qu’elle. Elle n’est plus la femme africaine forte qu’elle était censée être.
C’est là que l’hommage devient piège.
La force comme permission de ne pas aider
Il y a une mécanique que j’observe régulièrement, et qui me dérange.
Parce qu’une femme est réputée forte, on lui confie davantage. On attend plus d’elle. On lui en demande plus, précisément parce qu’elle a prouvé qu’elle pouvait en donner plus. Et pendant ce temps, on ne lui demande pas comment elle va. On ne lui propose pas d’aide. On ne lui aménage pas de conditions différentes.
Elle est forte. Elle gère. Elle s’en sort.
Dans les organisations, ça se traduit par des femmes à qui on donne les dossiers complexes parce qu’elles sont fiables, mais à qui on ne donne pas les promotions parce qu’elles n’ont pas besoin de reconnaissance supplémentaire. Par des femmes sollicitées en cas de crise, mais oubliées quand vient le moment de partager les ressources et les opportunités.
Dans les familles, ça se traduit par des femmes qui portent tout, seules, parce que tout le monde sait qu’elles peuvent le porter. Pas parce que c’est juste. Parce que c’est commode.
La force, dans ce cas-là, ne protège pas la femme. Elle justifie ce qu’on lui fait supporter.
Ce que la force empêche de dire
J’ai eu des conversations avec des femmes, des femmes que leur entourage décrirait sans hésiter comme des piliers, des femmes fortes au sens le plus complet du terme. Et ce que j’entends, dans ces conversations, quand la confiance est installée, c’est autre chose.
C’est la fatigue qu’on ne montre pas parce qu’on ne peut pas se permettre de la montrer. L’inquiétude qu’on gère seule parce qu’on est celle que les autres viennent voir quand ils ont des inquiétudes. Le deuil qu’on fait en accéléré parce qu’on a des gens qui dépendent de soi et qu’on ne peut pas s’arrêter.
Ce n’est pas de la faiblesse. C’est de l’humanité. Mais c’est une humanité qu’elles ne peuvent pas se permettre d’afficher, parce que l’image de la femme forte ne laisse pas de place à ça.
Et quand on ne peut pas dire qu’on est fatiguée, qu’on a besoin d’aide, qu’on a ses limites, on ne cherche pas d’aide. On continue. Jusqu’à ce qu’on ne puisse plus.
La force comme valeur, pas comme injonction
Je veux être précis sur ce que je dis, parce que le sujet est délicat.
Je ne dis pas que la force des femmes africaines n’est pas réelle. Elle l’est. Je ne dis pas qu’il ne faut pas la célébrer. Il le faut.
Ce que je dis, c’est qu’il y a une différence fondamentale entre reconnaître la force de quelqu’un et lui enjoindre d’être fort en permanence. Entre célébrer ce qu’une femme a accompli dans des conditions difficiles et lui signifier que les conditions difficiles sont son lot normal parce qu’elle est capable de les traverser.
La force comme valeur, c’est quelque chose qu’on choisit. Qu’on construit. Qu’on peut poser quand on a besoin de la poser.
La force comme injonction, c’est quelque chose qu’on subit. Qu’on ne peut pas ne pas être, sous peine de décevoir tout le monde, y compris soi-même.
Ce n’est pas la même chose. Et confondre les deux coûte cher.
Ce que j’en retiens
La prochaine fois qu’on dira « la femme africaine est forte », je voudrais qu’on se demande ce qu’on veut dire exactement.
Si on veut dire : j’admire ce que tu traverses et ce que tu construis malgré les obstacles, alors c’est un hommage. Un vrai. Et il mérite d’être dit.
Si on veut dire : tu peux continuer à tout porter parce que tu en es capable, alors c’est autre chose. C’est une façon de se dispenser d’alléger ce qu’elle porte.
La femme africaine est forte. Et précisément parce qu’elle est forte, elle mérite qu’on ne lui demande pas de l’être tout le temps, seule, sans filet, sans reconnaissance et sans aide.
La vraie célébration de cette force, ce n’est pas de l’exploiter. C’est de créer les conditions pour qu’elle n’ait plus à s’exercer par nécessité, mais par choix.

