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Les deux silences.Celui qu’on choisit et celui qu’on subit.

Chrys Mabiala 24 August 2026 7 min de lecture

Il existe une compétence de leadership dont on ne parle presque jamais, parce qu’elle ne se voit pas.

Ce n’est pas la prise de parole, C’est son inverse.

Savoir quand se taire, pourquoi, et pendant combien de temps est l’une des marques les plus fiables d’un dirigeant qui maîtrise son environnement. Et c’est aussi, dans d’autres circonstances, le symptôme d’un dirigeant qui a renoncé.

Le problème, c’est que ces deux silences se ressemblent parfaitement de l’extérieur.

Le silence qui construit

Imaginez une réunion où un membre du comité affirme un chiffre erroné pour appuyer sa position. Une présente sait que ce chiffre est faux. Elle sait aussi qu’un rapport publié la semaine suivante le contredira formellement.

Elle ne dit rien.

Ce silence n’est pas de la lâcheté. C’est du calcul. Corriger publiquement un collègue crée une humiliation et une dette relationnelle. Laisser le rapport parler produit le même résultat sans le coût. Elle a choisi de ne pas dépenser son capital politique sur quelque chose que le temps règlerait à sa place.

Autre situation. Un projet est présenté avec un plan de charge manifestement sous-estimé. Un directeur voit l’erreur immédiatement. Il pourrait la signaler en séance. Il attend, et pose la question en bilatéral trois jours plus tard, permettant au porteur du projet de corriger sans perdre la face.

Même mécanique. Le silence en public a créé les conditions d’une correction efficace en privé.

Troisième cas, plus subtil. Une idée juste est portée par une personne dont la crédibilité est faible sur ce sujet. Un dirigeant expérimenté attend. Il laisse la discussion tourner, puis reformule l’idée au moment où elle sera reçue, en créditant explicitement son auteur. L’idée passe. Elle ne serait pas passée si elle avait été défendue frontalement au mauvais moment.

Ces trois silences ont un point commun. Ils sont décidés. Celui qui les pratique sait exactement ce qu’il fait, et il repart avec quelque chose en réserve.

Le silence qui érode

Maintenant, la version qui ressemble à la précédente mais qui produit l’effet inverse.

Une réunion où quelqu’un formule une remarque sur le caractère « un peu émotionnel » d’une collègue absente. Une femme présente pense que c’est déplacé. Elle ne dit rien, parce qu’elle a calculé que réagir la ferait entrer dans la même catégorie. Elle protège sa propre position en laissant passer.

Ce n’est pas un choix stratégique. C’est un arbitrage sous contrainte. Elle n’a pas décidé que le silence était la meilleure option. Elle a décidé que parler coûtait trop cher.

Autre situation. Un cadre a une objection technique solide sur une décision en cours. Il ne la formule pas, parce qu’il sait que ce comité n’écoute pas les objections venant de son niveau hiérarchique. Il a déjà essayé deux fois. Il a été poliment ignoré. Il a arrêté d’essayer.

Ce silence-là est le produit d’un apprentissage. L’environnement lui a enseigné que sa parole n’avait pas de rendement. Il a intégré la leçon.

Troisième cas. Une manager s’apprête à proposer une approche différente sur un sujet. Elle formule mentalement sa phrase, puis y renonce au dernier moment parce qu’elle n’est pas certaine à cent pour cent de sa proposition. Elle attendra d’avoir vérifié. La réunion passe à autre chose. La décision est prise sans elle.

Personne ne l’a fait taire. Elle s’est tue elle-même, à cause d’un seuil d’exigence qu’elle s’applique et que ses collègues ne s’appliquent pas.

Ces trois silences se ressemblent aux précédents. Ils produisent l’effet contraire.

Comment les distinguer dans sa propre pratique

La question difficile n’est pas théorique. Elle est personnelle : quand je me tais, est-ce que je choisis ou est-ce que je cède ?

Il existe un test simple.

Après la réunion, posez-vous cette question : est-ce que je me sens plus fort ou plus petit ?

Un silence choisi laisse une sensation de contrôle. On a décidé de ne pas dépenser une cartouche, et on sait pourquoi. On repart avec quelque chose en réserve.

Un silence subi laisse autre chose. Une frustration diffuse. Le sentiment d’avoir laissé passer un moment. Parfois cette phrase intérieure : j’aurais dû dire quelque chose.

Cette sensation-là est le signal. Elle ne trompe pas.

Pourquoi le silence coûte plus cher aux femmes

Maintenant, la dimension qui rend l’exercice plus difficile pour certaines.

Un silence n’est jamais neutre. Il est toujours interprété. Et son interprétation dépend en partie de qui le pratique.

Prenez deux cadres, un homme et une femme, même niveau, qui restent tous deux silencieux pendant une réunion. À la sortie, les commentaires ne seront pas les mêmes.

Pour lui : il ne parle pas beaucoup mais quand il intervient, ça compte. Son silence est lu comme une posture, une réserve maîtrisée.

Pour elle : je me demande si elle était vraiment à l’aise sur le sujet. Son silence est lu comme une absence.

Cette asymétrie a une conséquence pratique lourde. Le silence stratégique, qui est un outil puissant, coûte plus cher à utiliser pour une femme. Elle risque de payer en crédibilité ce qu’un homme gagnerait en autorité.

Résultat prévisible : beaucoup de femmes dirigeantes se sentent obligées de parler, y compris quand le silence serait objectivement la meilleure option. Non par bavardage, mais par nécessité défensive. Il faut occuper l’espace pour ne pas disparaître.

C’est une contrainte supplémentaire. Elle consomme de l’énergie et réduit la palette des options disponibles.

Ce que ça produit concrètement

Cette contrainte génère des comportements observables dans beaucoup d’organisations.

Des femmes qui préparent une intervention pour chaque point de l’ordre du jour, y compris ceux qui ne relèvent pas de leur périmètre, parce qu’elles ont compris que le silence leur coûtait. C’est un temps considérable dépensé en préparation défensive.

Des femmes qui, ayant fait le choix stratégiquement correct de rester en retrait sur un sujet politiquement sensible, savent qu’elles devront ensuite rattraper cette absence pendant plusieurs semaines. Le bon choix, mais avec une facture.

Et à l’inverse, plus rarement, des femmes dont l’autorité est suffisamment établie pour que leur silence soit lu correctement. Quand elles ne disent rien, la salle s’inquiète. Cette position est celle qu’on cherche. Elle prend généralement quinze ans à construire.

Ce que les organisations devraient regarder

Si le silence est interprété différemment selon qui le pratique, alors les organisations évaluent leurs cadres sur des critères sans rapport avec la compétence.

La question posée en comité d’évaluation n’est pas : est-ce qu’il ou elle s’exprime suffisamment ?

Elle devrait être : est-ce que ce qu’il ou elle dit, quand il ou elle parle, fait avancer les décisions ?

Ces deux questions produisent des évaluations radicalement différentes. La première favorise ceux qui occupent l’espace. La seconde favorise ceux qui apportent quelque chose.

Dans la plupart des organisations, c’est la première qui est posée implicitement, sans que personne ne l’ait jamais décidé.

Ce que j’en retiens

Le silence est un outil de leadership puissant. Il permet de préserver son capital, de laisser une situation mûrir, de ne pas dépenser son autorité sur des sujets qui n’en valent pas la peine.

Mais c’est un outil dont l’usage n’est pas également accessible à tous.

Pour ceux dont la légitimité est présumée, se taire renforce. Pour ceux dont la légitimité doit être établie en permanence, se taire expose.

Ce n’est pas uniquement une question de genre. C’est une question de position dans un système et de présomptions qui l’accompagnent. Mais le genre reste, dans beaucoup d’environnements, l’un des déterminants les plus forts de cette présomption.

La vraie liberté, en matière de leadership, c’est de pouvoir choisir son silence sans en payer le prix.

Peu de dirigeants disposent réellement de cette liberté. Et moins de femmes que d’hommes.

Chrys Mabiala
Chrys Mabiala

Avec plus de 10 ans passés à piloter des transformations complexes, Chrys Mabiala a fait de l'excellence opérationnelle un moteur de performance économique tangible. Ses recherches sur la charge mentale féminine et son impact professionnel alimentent directement son approche d'accompagnement des managers et des organisations vers un leadership plus inclusif et plus performant.

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