Il y a quelques mois, j’animais un atelier sur les biais de recrutement. Une quinzaine de managers, hommes et femmes, autour de la table.
J’ai présenté des données sur l’écart de candidature entre hommes et femmes à compétences égales. Rien de polémique. Des chiffres. Rien que ça.
Un homme a levé la main. Il n’a pas contesté les données. Il a dit : « Et nous ? Personne ne parle du fait que mon fils de vingt-deux ans ne trouve pas sa place, qu’il ne sait plus comment aborder une femme sans avoir peur d’être mal interprété, qu’il n’a personne à qui parler de ça. »
Deux femmes ont soupiré. Une a levé les yeux au ciel. Le climat de la salle a changé en trois secondes.
Et j’ai compris que j’allais passer les vingt minutes suivantes non pas à travailler sur les processus de recrutement, mais à empêcher une salle de se scinder en deux camps.
Ce que cette scène raconte
Cet homme n’avait pas tort. Sa préoccupation était réelle, exprimée maladroitement peut-être, mais sincère.
Ces femmes n’avaient pas tort non plus. Elles avaient déjà entendu cent fois cette forme de « et nous ? » servir à noyer une discussion sur les discriminations qu’elles subissent.
Personne dans cette salle n’était de mauvaise foi. Et pourtant, le débat était devenu impossible.
C’est exactement ce qui se passe, à grande échelle, dans l’espace public. Deux souffrances réelles qui se percutent, chacune interprétant l’expression de l’autre comme une tentative de minimiser la sienne.
Les extrêmes ont la même architecture mentale
Il y a quelque chose de troublant quand on observe les discours les plus radicaux des deux bords. Ils fonctionnent selon la même logique.
D’un côté, un discours qui fait de l’homme un coupable structurel. Chaque interaction devient une manifestation de domination. La bonne foi masculine est suspecte par principe. Un homme qui dit « je ne suis pas comme ça » est immédiatement renvoyé au « pas tous les hommes, mais toujours un homme ».
De l’autre, un discours qui fait de la femme une manipulatrice. Ses revendications sont des prises de pouvoir déguisées. Ses difficultés sont exagérées. Un homme qui échoue en amour, en carrière ou en garde d’enfants trouve dans ce discours une explication qui le dispense de tout examen personnel.
Regardez la structure. Elle est identique. Un groupe est désigné comme cause. L’autre est innocenté par principe. Toute nuance est une trahison. Tout doute est une faiblesse.
Ces deux discours sont ennemis en apparence. Ils sont jumeaux en mécanique.
Ce que les deux camps refusent de tenir ensemble
Voici deux séries d’affirmations. Elles sont toutes vraies. Et presque personne n’accepte de les énoncer ensemble.
Première série. Les femmes subissent des discriminations mesurables dans les processus de recrutement et de promotion. Les violences faites aux femmes sont documentées, massives, et sous-déclarées. Une femme qui devient mère voit statistiquement sa trajectoire professionnelle ralentir alors qu’un homme qui devient père ne subit pas cet effet.
Deuxième série. Les hommes se suicident significativement plus que les femmes dans la quasi-totalité des pays du monde. La détresse psychologique masculine est massivement sous-diagnostiquée parce que les hommes consultent moins et expriment autrement. Les questions de garde d’enfants après séparation, d’isolement social masculin, de pression à la performance économique produisent des souffrances réelles dont on parle peu.
Reconnaître la première série n’exige pas de nier la seconde. Ce n’est pas un jeu à somme nulle. Il n’existe pas un stock limité de compassion à répartir entre les sexes.
Mais dans le climat actuel, énoncer les deux dans un même texte est presque impossible sans être immédiatement rangé dans un camp par les deux camps.
Pourquoi les plateformes rendent ça pire
Il faut nommer la mécanique, parce qu’elle est structurelle et pas accidentelle.
Prenez deux publications sur le même sujet. La première dit : « Les biais de recrutement contre les femmes sont réels, mesurables, et les corriger améliore la performance des organisations. » La seconde dit : « Les hommes qui recrutent protègent leur pré carré et méprisent les femmes compétentes. »
La seconde générera dix fois plus d’engagement. Des partages indignés. Des commentaires furieux. Des contre-attaques. Chaque réaction augmente sa portée.
La première sera lue par quelques personnes déjà convaincues, puis disparaîtra.
Les algorithmes ne récompensent pas la justesse. Ils récompensent l’activation émotionnelle. Et la nuance n’active rien.
Conséquence : les positions radicales deviennent surreprésentées dans ce que nous voyons. Et cette surreprésentation modifie notre perception de la réalité. On finit par croire que le camp d’en face est majoritairement composé de ses éléments les plus extrêmes, parce que ce sont les seuls que l’algorithme nous montre.
Des travaux de recherche sur la polarisation montrent que cette exposition répétée à des contenus clivants accentue effectivement l’hostilité entre groupes. Ce n’est pas seulement une question de visibilité. C’est une transformation progressive de la perception.
Ce que la polarisation coûte concrètement au leadership féminin
Je veux revenir à mon terrain, parce que c’est là que je mesure les dégâts.
Un exemple. J’ai accompagné une organisation qui voulait revoir ses critères d’évaluation pour réduire les biais de genre. Travail technique, sans idéologie : identifier les formulations dans les grilles d’évaluation qui pénalisaient statistiquement les femmes, les reformuler, mesurer l’effet.
Le projet a été bloqué. Parce qu’un membre du comité de direction a estimé qu’il s’agissait de « faire du wokisme dans l’entreprise ». Le mot a suffi. Le sujet est devenu politique. Le projet est mort.
Résultat concret : les grilles biaisées sont toujours en usage. Des femmes compétentes continuent d’être évaluées avec des critères qui les désavantagent. Et l’organisation continue de perdre des talents sans savoir pourquoi.
Autre exemple, dans l’autre sens. Une organisation où j’ai vu un homme, manager expérimenté et compétent, ne pas être retenu pour une promotion parce qu’il fallait « rééquilibrer ». Personne ne l’a dit officiellement. Tout le monde l’a compris. Il est parti six mois plus tard.
Cette décision n’a servi personne. Elle a coûté un talent à l’organisation. Et elle a fragilisé la légitimité de la femme qui a obtenu le poste, alors qu’elle avait probablement les compétences pour l’obtenir de toute façon.
Voilà ce que produit un débat polarisé quand il descend dans les organisations : des décisions prises pour des raisons de posture plutôt que de compétence, dans les deux sens.
Ce que je défends, et pourquoi ça dérange
Ma position tient en quelques lignes. Elle ne satisfait personne complètement, et c’est probablement le signe qu’elle est à peu près juste.
Les biais contre les femmes existent et doivent être corrigés. Non par justice abstraite, mais parce qu’ils coûtent des compétences aux organisations. Les femmes compétentes n’ont pas besoin de passe-droits, elles ont besoin de processus propres. La maternité ne devrait jamais coûter une trajectoire.
Et dans le même mouvement : les difficultés masculines sont réelles et méritent d’être traitées avec le même sérieux. Les hommes ne sont pas collectivement responsables de structures qu’ils n’ont pas toutes choisies. La bonne foi individuelle existe et se présume jusqu’à preuve du contraire.
Tenir ces deux séries ensemble n’est pas de la tiédeur. C’est la seule position depuis laquelle on peut travailler concrètement.
Mais dans un espace polarisé, celui qui refuse de choisir un camp est perçu comme un traître par les deux.
Ce que j’en retiens
Dans cet atelier dont je parlais au début, j’ai fini par dire quelque chose qui a désamorcé la tension. Pas une formule diplomatique. Une question.
J’ai demandé : est-ce que quelqu’un ici pense que le fils de monsieur souffrirait moins si les femmes de cette organisation étaient moins bien évaluées ?
Silence. Puis quelqu’un a dit non. Évidemment non.
C’est tout le sujet. Les souffrances des uns ne se soignent pas en aggravant celles des autres. Le lien de causalité qu’on suppose entre les deux n’existe pas.
Les femmes ne gagneront rien à ce que les hommes soient désignés collectivement comme adversaires. Les hommes ne gagneront rien à ce que les revendications féminines soient lues systématiquement comme des attaques.
Ce qu’on construit ensemble, dans les organisations comme ailleurs, dépend entièrement de notre capacité à nous considérer comme partenaires.
Cette position est inconfortable. Elle attire les critiques des deux bords.
Elle reste la seule qui permette d’avancer.

