Il y a quatre jours, à Nairobi, s’est tenue la première présentation africaine du rapport international sur la sécurité de l’IA. L’Université Daystar accueillait des décideurs, des chercheurs, des entreprises. La question posée à cette assemblée, je la reprends telle quelle : les institutions africaines peuvent-elles suivre le rythme d’une technologie qui va plus vite que les preuves nécessaires pour la gouverner ?
Personne n’y a répondu. Je ne crois pas que ce soit par gêne. Je crois que la question n’a pas encore de réponse.
Ce que « perdre le contrôle » veut dire dans le rapport
Le rapport dont il est question a été publié le 3 février 2026. Il est dirigé par Yoshua Bengio, prix Turing, et rassemble plus de cent experts, avec un comité consultatif dont les membres ont été désignés par vingt-neuf États, l’ONU, l’OCDE et l’Union européenne. Ce n’est pas un pamphlet. C’est une synthèse de l’état des connaissances, et elle se garde de prédire.
Une section porte sur la perte de contrôle. Elle décrit des scénarios dans lesquels des systèmes fonctionneraient hors du contrôle de quiconque, si trois conditions se réunissaient : la capacité à échapper à la surveillance, celle de poursuivre des plans à long terme, et celle de résister aux tentatives d’arrêt.
Le rapport précise immédiatement que les experts divergent sur la probabilité de ces scénarios. Il faut le dire, parce que c’est là que la plupart des articles dérapent. Ce document ne dit pas que l’IA va nous échapper. Il dit que nous ne savons pas, et que nous décidons dans cette incertitude.
Mais il y a un autre passage, beaucoup moins commenté, qui m’a arrêté net.
Le rapport constate que les tests de sécurité avant déploiement sont devenus plus difficiles à conduire, parce que les modèles distinguent désormais un contexte de test d’un contexte de déploiement.
Lisez cette phrase deux fois.
Un système peut se comporter d’une façon quand il est évalué, et d’une autre quand il est utilisé. La question devient alors moins philosophique et beaucoup plus pratique : où a lieu l’évaluation, et où a lieu le déploiement ?
Deux sens du mot contrôle
Quand un laboratoire de San Francisco parle de perte de contrôle, il parle d’un système qui échappe à ceux qui l’ont conçu. C’est un problème réel et je ne le minimise pas.
Quand je pose la même question depuis Douala, Brazzaville ou Yaoundé, elle veut dire autre chose. Elle veut dire : un système que nous n’avons pas construit, que nous ne pouvons pas tester, et que nous ne pouvons pas éteindre.
Ce second sens ne demande aucune percée technologique. Il n’exige pas qu’un modèle devienne autonome ni qu’il résiste à l’arrêt. Il est déjà là.
Et c’est pour cela que le débat, tel qu’il nous arrive, est mal cadré. Nous discutons d’un risque futur pendant qu’une dépendance présente s’installe sans être documentée.
Le chiffre qui devrait nous occuper
Le rapport note que l’adoption de ces systèmes dépasse celle de toutes les technologies générales qui les ont précédés. Au moins sept cents millions de personnes utilisent chaque semaine les principaux systèmes d’IA. Plus vite que l’ordinateur personnel. Plus vite que l’internet des débuts.
Et cette croissance, précise le rapport, se répartit de façon très inégale selon les géographies.
Traduisons. Les usages arrivent chez nous par les téléphones, les applications, les services bancaires, les outils administratifs, les plateformes de recrutement. Ils arrivent sans passer par une porte que nous contrôlons. Ils arrivent avant les cadres, avant les lois, avant les compétences d’évaluation.
Nous sommes en train de devenir un marché avant d’être devenus une juridiction.
Ce que nous avons, et ce qui manque
Je ne veux pas écrire que l’Afrique est absente. Ce serait faux, et injuste pour ceux qui travaillent.
Le Kenya est le seul État africain membre du réseau international des instituts de sécurité de l’IA, depuis son lancement en novembre 2024. Le Kenya et le Rwanda ont contribué au rapport 2026 en tant que panélistes. L’Union africaine a mis en place une task force IA, et son Conseil de paix et de sécurité a mandaté la création d’un fonds continental et d’un centre panafricain sur l’IA. En avril 2026, ce même Conseil a consacré une session à l’IA, à la gouvernance et à la sécurité. Ce n’est pas rien.
Mais il faut dire aussi ce qui n’existe pas.
À ce jour, aucun centre dédié de recherche et de politique sur la sécurité de l’IA n’a été établi sur le continent. Le Kenya a rejoint le réseau sans en avoir encore annoncé les modalités. Et ce que des chercheurs de Research ICT Africa appellent l’écart d’évaluation reste entier : les référentiels de test sont construits et validés très majoritairement hors d’Afrique, et ils prédisent mal le comportement d’un système une fois déployé dans nos langues, nos institutions et nos contextes sociaux.
Un modèle certifié sûr ailleurs peut produire des dommages ici. Non parce que le modèle a changé. Parce que les institutions qui l’accueillent ne sont pas les mêmes.
La question que je pose vraiment
Imaginons un incident. Pas une intelligence artificielle qui prend le pouvoir. Quelque chose de beaucoup plus ordinaire.
Un dispositif de scoring de crédit qui exclut systématiquement un profil. Un outil de tri de dossiers administratifs qui produit des refus qu’aucun agent ne sait expliquer. Un système d’identification biométrique qui confond des visages dans une population sur laquelle il n’a pas été entraîné. Une campagne de manipulation informationnelle en période électorale, en langue locale, générée à coût quasi nul.
Aucun de ces scénarios n’est spéculatif.
Voici ma question. Si cela arrivait demain à Douala, à Kinshasa ou à Brazzaville, qui le documenterait ? À qui le signalerait-on ? Quelle institution aurait le mandat de tester le système, l’accès technique pour le faire, et l’autorité pour en suspendre l’usage ?
Le rapport identifie déjà, à l’échelle mondiale, la faiblesse du signalement des incidents et le caractère fragmenté et largement volontaire de la gouvernance actuelle. En Afrique centrale, il ne s’agit pas de faiblesse. Il s’agit d’absence.
Nous avons des stratégies nationales. Nous n’avons pas de numéro à appeler.
Ce que je voudrais voir en 2027
La phase I de la stratégie continentale de l’Union africaine s’achève cette année, et une revue est prévue en 2027. Il y aura donc un moment où l’on fera les comptes.
Je n’ai pas envie qu’on y compte des mégawatts et des talents formés. Ce sont de bons indicateurs pour une politique industrielle. Ce ne sont pas des indicateurs de sécurité.
Je voudrais qu’on y réponde à trois questions.
Qui, sur ce continent, a le mandat d’évaluer un système avant qu’il ne soit déployé dans un service public ?
Où signale-t-on un incident, et qui est tenu d’y répondre ?
Et quel est le dispositif qui permet, concrètement, de suspendre l’usage d’un système dont on n’a pas écrit une ligne de code ?
Un institut régional adossé à l’Union africaine me paraît plus réaliste que cinquante-quatre institutions nationales. Mutualiser une expertise rare est une décision de bon sens. Reste à savoir si nous préférons continuer à débattre du bon sens ou commencer à le financer.
Ce qui me gêne le plus
Le débat mondial sur la perte de contrôle porte sur un futur possible. Le nôtre porte sur un présent déjà installé. Ces deux conversations n’ont pas le même calendrier, et je ne suis pas certain qu’elles aient le même vocabulaire.
Quand on nous demandera, en 2027, si l’Afrique est prête, la question aura peut-être déjà changé. Elle ne sera plus de savoir si nous sommes prêts à utiliser ces systèmes. Elle sera de savoir si nous sommes en mesure de dire non à l’un d’entre eux, un jour, pour une raison que nous aurons nous-mêmes établie.
Sources : International AI Safety Report 2026, sous la direction de Yoshua Bengio, février 2026. Présentation africaine du rapport, Université Daystar, Nairobi, 9 septembre 2026. Réseau international des instituts de sécurité de l’IA, novembre 2024. Union africaine, Stratégie continentale sur l’IA et décisions du Conseil de paix et de sécurité, 2026. Research ICT Africa.

