« Dans notre culture, ce n’est pas comme ça que ça se passe. »
Cette phrase qu’on entend souvent dans les débats sur le leadership féminin en Afrique. À tort, comme un argument de clôture, comme si elle réglait la question.
Je veux prendre cette phrase au sérieux. Parce qu’elle mérite mieux qu’un rejet. Elle mérite une réponse. Une réponse historique
Dans quelle culture, exactement ? Et à quelle époque ?
Ce que l’histoire africaine dit, et qu’on ne répète pas
Ana Nzinga Mbande a gouverné les royaumes du Ndongo et du Matamba, dans ce qui est aujourd’hui l’Angola, pendant plusieurs décennies au XVIIe siècle. Elle a négocié avec les Portugais en égale. Elle a mené des armées. Elle a résisté à la colonisation avec une intelligence diplomatique et militaire que ses contemporains, hommes ou femmes, n’ont pas tous égalée.
Yaa Asantewaa était reine-mère du royaume Ashanti. En 1900, quand les hommes de sa cour hésitaient à engager le combat contre l’occupant britannique, c’est elle qui a pris la parole et dit : si vous, les hommes, ne le faites pas, alors nous, les femmes, nous prendrons les armes et montrerons que nous sommes capables de défendre notre terre. Elle a mené ce qui est resté dans l’histoire sous le nom de Guerre du Tabouret d’Or.
Amina de Zazzau a régné sur un royaume haoussa pendant trente-quatre ans au XVIe siècle. Elle a étendu ses frontières, construit des fortifications, dirigé une armée. Son nom est encore porté au Nigeria comme celui d’une fondatrice.
Arawelo de Somalie. Ranavalona de Madagascar. Les Amazones du Dahomey, corps militaire entièrement féminin qui a impressionné et combattu les forces coloniales françaises jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Ce ne sont pas des exceptions. Ce sont des exemples parmi beaucoup d’autres, dans des contextes géographiques et culturels variés, sur plusieurs siècles.
Pendant ce temps, en Occident
Avant d’invoquer la tradition africaine, il faut regarder ce que faisaient les modèles que la colonisation a importés.
Les femmes en France n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1944. Pas au Moyen Âge. Pas à la Révolution. En 1944, l’année où Paris était libéré. En Suisse, pays présenté comme un modèle de démocratie, les femmes n’ont voté pour la première fois qu’en 1971.
En France toujours, une femme mariée ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari jusqu’en 1965. Elle ne pouvait pas travailler sans cette même autorisation jusqu’à la même année.
Ce n’est pas un hasard. Après la Seconde Guerre mondiale, les économies européennes avaient besoin de reconstruire. Elles avaient besoin de main-d’œuvre. Les femmes avaient travaillé massivement pendant le conflit, occupé des postes, fait tourner les usines et les administrations. Une fois les hommes revenus, une partie de cette main-d’œuvre féminine a été renvoyée à la sphère domestique. Mais l’autre partie a été intégrée progressivement, par nécessité économique d’abord, par reconnaissance progressive des droits ensuite.
Le droit au travail des femmes en Europe n’est pas né d’une conviction morale. Il est né d’un besoin de reconstruction. La conviction est venue après, habillée rétrospectivement en valeur fondatrice.
Ce que je veux dire avec ces exemples, c’est simple : la marginalisation des femmes dans les espaces publics, professionnels et politiques n’est pas une spécificité africaine. C’est un phénomène global, récent, et construit. Pas une tradition ancienne et immuable. Une construction historique, qui peut donc être défaite.
La tradition qu’on invoque n’existe pas
Quand on dit que le leadership féminin est étranger à la culture africaine, on dit quelque chose qui n’est pas historiquement défendable. On confond une régression avec une tradition. On prend un état récent, produit par des siècles de perturbation, de colonisation, de restructuration des sociétés, et on l’appelle tradition comme s’il avait toujours existé.
La colonisation n’a pas seulement pris des terres. Elle a reconfiguré les structures de pouvoir. Elle a importé des modèles de gouvernance, de propriété, d’autorité qui étaient les siens. Des modèles qui, au XIXe siècle européen, excluaient systématiquement les femmes de la sphère publique. Ces modèles ont été superposés aux sociétés africaines, parfois en remplacement, parfois en déformation de ce qui existait.
Ce que beaucoup appellent tradition africaine en matière de genre est, pour une large part, une importation coloniale consolidée par des décennies d’État postcolonial qui a reproduit les mêmes structures sans les questionner.
Ce n’est pas la tradition. C’est le résultat d’une rupture historique.
Des héritières qui ont oublié leur héritage
Il y a quelque chose de particulièrement douloureux dans cette situation. Les femmes africaines qui se voient aujourd’hui marginalisées dans les espaces de gouvernance, dans les cercles de décision, dans les postes de direction sont les héritières biologiques et culturelles de femmes qui ont gouverné, commandé, décidé.
Elles portent cet héritage dans leurs veines. Et on leur dit que diriger n’est pas dans leur culture.
Cette inversion est l’une des réussites les plus durables de la colonisation : faire oublier aux peuples ce qu’ils étaient avant d’être ce qu’on a voulu qu’ils deviennent. Faire passer une régression pour une identité. Une disruption pour une continuité.
Je ne dis pas ça pour nourrir un ressentiment ou pour simplifier une histoire qui est complexe. Je le dis parce que la question de la légitimité du leadership féminin en Afrique ne peut pas être posée correctement sans cette remise en contexte.
Ce que ça change pour aujourd’hui
Si la marginalisation des femmes dans la gouvernance africaine n’est pas une tradition mais une régression, alors la revendiquer comme tradition est une erreur historique. Et construire des politiques, des organisations, des cultures d’entreprise sur cette erreur, c’est construire sur du sable.
Cela change aussi le registre dans lequel on doit placer le débat. On ne parle pas d’importer un modèle étranger, occidental, qui serait en tension avec les valeurs africaines. Ce modèle occidental lui-même ne donnait pas le droit de vote aux femmes il y a moins de cent ans. On parle de retrouver quelque chose qui a existé sur le continent, qui a fonctionné, qui a produit des résultats.
Njinga n’a pas eu besoin de formations au leadership pour gouverner. Yaa Asantewaa n’a pas attendu un programme de parité pour prendre la parole quand personne d’autre ne le faisait. Amina n’a pas demandé de validation externe pour étendre un royaume.
Ce que ces femmes avaient, c’était un contexte qui n’avait pas encore décidé de leur fermer la porte.
Une précision nécessaire
Ce que je dis ici n’est pas une compétition entre cultures. Ce n’est pas une façon de dire que les femmes occidentales ont eu la vie facile, ou que leurs combats sont moins légitimes. Ils le sont. Le droit de vote en 1944 en France, c’est tardif. Le compte bancaire en 1965, c’est tardif. Ces combats ont été réels, douloureux, et ils ne sont pas terminés.
Ce que je dis, c’est plus précis. C’est que lorsque certains en Afrique invoquent la culture pour justifier l’exclusion des femmes des espaces de pouvoir, ils commettent une double erreur. Ils importent sans le savoir un héritage colonial qui portait lui-même cette exclusion. Et ils effacent leur propre histoire, celle qui précédait cette importation, celle où des femmes gouvernaient, commandaient, décidaient.
L’Afrique n’a pas besoin de regarder ailleurs pour trouver des modèles de leadership féminin. Elle a les siens. Elle les a toujours eus. Ce travail consiste simplement à les remettre là où ils n’auraient jamais dû cesser d’être : au centre de la mémoire collective.
Ce que j’en retiens
La prochaine fois qu’on invoque la culture pour expliquer pourquoi les femmes ne devraient pas diriger, la bonne réponse n’est pas de défendre un principe abstrait d’égalité.
La bonne réponse est historique.
Quelle culture ? Celle d’avant ou celle qu’on a construite sur les ruines de ce qui existait ? Parce que si on parle de la culture longue, de l’histoire longue du continent, les femmes y ont leur place depuis longtemps. Pas comme exception. Pas comme anomalie. Comme dirigeantes, comme guerrières, comme fondatrices.
Et si l’argument vient de ceux qui admirent l’Occident : en France, les femmes ne pouvaient pas ouvrir un compte bancaire seules il y a soixante ans. Ce modèle-là n’est pas une référence en matière de tradition féminine ancienne. C’est une construction récente, comme partout ailleurs.
Les femmes africaines ne demandent pas un droit nouveau. Elles réclament un héritage ancien.
Et cet héritage, contrairement à ce qu’on leur a souvent fait croire, leur appartient.

