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Pourquoi un homme parle de la charge mentale féminine (et pourquoi c’est une bonne question)

Chrys Mabiala 12 avril 2026 7 min de lecture

Je vais commencer par quelque chose d’inhabituel dans un article, reconnaître que la question qu’on me pose le plus souvent sur ce sujet est une bonne question.

« Pourquoi vous intéressez-vous à la charge mentale féminine ? » « Qu’est-ce que vous pouvez bien savoir de ce que vivent vraiment les femmes ? » « Il n’y a pas mieux qu’une femme pour parler des problèmes des femmes. »

Ces remarques, je les ai reçues. Pas toujours formulées avec bienveillance, mais toujours avec une interrogation légitime en arrière-plan. Et je pense qu’elles méritent une réponse directe, sans esquiver.

La question de l’expérience vécue

Commençons par ce qui est vrai dans ces remarques.

Non, je ne vis pas la charge mentale féminine. Je ne sais pas ce que c’est que de rentrer du bureau épuisé après une journée de réunions et de se retrouver immédiatement en charge de la logistique du foyer, des devoirs des enfants, du repas, des rendez-vous médicaux à planifier. Je ne sais pas ce que c’est que de devoir prouver sa légitimité à chaque réunion dans un environnement majoritairement masculin. Je ne sais pas ce que c’est que de porter simultanément les attentes professionnelles et les attentes sociales traditionnelles, sans que personne ne questionne cette double injonction.

Je ne le vis pas. Et prétendre le contraire serait malhonnête.

Il est également vrai que les femmes qui parlent de ces sujets le font avec une autorité d’expérience que je n’aurai jamais. Quand une femme dirigeante décrit la charge mentale, elle parle de quelque chose qu’elle a vécu dans sa chair, pas dans ses lectures. Cette différence est réelle et importante.

Mais l’expérience vécue n’est pas la seule forme de légitimité

Cela dit, si l’expérience vécue était la seule condition de légitimité pour s’intéresser à un sujet, la recherche en sciences sociales n’existerait pas. Aucun historien ne pourrait écrire sur la Seconde Guerre mondiale. Aucun médecin ne pourrait soigner des maladies qu’il n’a pas contractées.

La légitimité académique et professionnelle repose sur autre chose. La rigueur de l’observation, la qualité de la méthode, l’honnêteté intellectuelle dans l’analyse, et le respect de ceux et celles dont on parle.

C’est dans ce cadre que s’inscrit ma recherche. Je n’étudie pas la charge mentale féminine parce que je la vis. Je l’étudie parce que j’observe ses effets sur le terrain depuis des années, parce que je conduis des entretiens rigoureux avec des femmes qui en parlent avec précision, et parce que je m’appuie sur une littérature académique qui la documente sérieusement.

Pourquoi un homme, alors ?

La vraie question n’est peut-être pas « comment un homme peut-il parler de ce sujet » mais « pourquoi ce sujet intéresse-t-il cet homme en particulier ».

La réponse est à la fois personnelle et professionnelle.

Personnelle d’abord. Ma femme a joué un rôle déterminant dans ma prise de conscience. Pas à travers de grands discours, mais à travers le quotidien. En observant ce qu’elle portait, ce qu’elle gérait en silence, ce qu’elle continuait d’assumer même quand elle était épuisée. Des choses que je ne voyais pas, non par mauvaise volonté, mais parce que je ne savais pas regarder. C’est elle, en grande partie, qui m’a ouvert les yeux sur une réalité que je côtoyais sans vraiment la voir.

Professionnelle ensuite. Parce que je travaille dans et avec des organisations. Et dans ces organisations, la charge mentale féminine est un problème réel qui affecte la performance, l’innovation et la rétention des talents. Un problème que la plupart des organisations n’ont pas encore nommé, encore moins résolu.

Si je m’intéresse à la charge mentale féminine, c’est parce que je côtoie des femmes qui la portent. Parce que je vois ce qu’elle leur coûte. Parce que je vois ce qu’elle coûte aux organisations qui continuent de l’ignorer.

Et parce que, fondamentalement, je pense que ce sujet ne peut pas être résolu si seules les femmes s’en préoccupent. Le changement systémique que ce sujet appelle nécessite l’engagement des hommes, particulièrement de ceux qui ont du pouvoir.

Les hommes alliés : une nécessité, pas une intrusion

Il y a un paradoxe dans l’idée que seules les femmes devraient parler des problèmes des femmes. Si c’est vrai, alors le changement reste dans une chambre d’écho. Les femmes se parlent entre elles, se reconnaissent dans les mêmes difficultés, se soutiennent mutuellement. C’est précieux. Mais ça ne change pas les structures.

Les structures changent quand ceux qui les font fonctionner décident de les remettre en question. Et dans la plupart des organisations, ce sont encore majoritairement des hommes qui occupent les postes où ces décisions se prennent. C’est un fait.

Un homme qui s’intéresse sérieusement à la charge mentale féminine, qui en parle dans ses équipes, qui l’intègre dans ses pratiques managériales, qui questionne les normes implicites de son organisation, fait avancer le sujet d’une façon que les femmes seules ne peuvent pas faire, non par manque de compétence, mais par manque d’accès à certains leviers de décision.

Ce n’est pas de l’intrusion. C’est de l’alliance.

Ce que je ne ferai pas

Il y a des limites que je me fixe et que je respecte.

Je ne prétends pas savoir ce que vivent les femmes mieux qu’elles ne le savent elles-mêmes. Mon travail de recherche donne la parole aux femmes et s’appuie sur ce qu’elles expriment, pas sur ce que j’imagine de leur expérience.

Je ne parle pas à la place des femmes. Je parle avec elles, en m’appuyant sur leurs témoignages, leur expertise, leur vécu.

Je ne prétends pas non plus que ma contribution sur ce sujet est plus importante que celle des femmes qui le vivent et le portent. Elle est complémentaire, pas supérieure.

Et si un jour une femme me dit que ma façon d’aborder ce sujet est maladroite ou inexacte, je l’écoute. C’est elle qui a raison.

Pourquoi j’écris cet article

J’écris cet article parce que je pense que la question de la légitimité mérite d’être posée à voix haute plutôt que de rester en filigrane. Parce que je préfère y répondre honnêtement plutôt que de faire comme si elle n’existait pas.

Et parce que je crois sincèrement que les sujets qui concernent les femmes ne sont pas des sujets de femmes. Ce sont des sujets humains, organisationnels, sociétaux. Ils concernent tout le monde. Et ils avanceront plus vite quand tout le monde s’en sentira responsable.

Ma légitimité à en parler, je ne la revendique pas. Je la construis, chaque jour, par la rigueur de mon travail, le respect de ceux et celles que j’accompagne, et l’honnêteté avec laquelle j’aborde mes propres limites.

C’est tout ce que je peux offrir. Et j’espère que c’est suffisant pour que la conversation continue.

Chrys Mabiala
Chrys Mabiala

Avec plus de 10 ans passés à piloter des transformations complexes, Chrys Mabiala a fait de l'excellence opérationnelle un moteur de performance économique tangible. Ses recherches sur la charge mentale féminine et son impact professionnel alimentent directement son approche d'accompagnement des managers et des organisations vers un leadership plus inclusif et plus performant.

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