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Et si une partie du problème venait aussi des femmes elles-mêmes ?

Chrys Mabiala 21 avril 2026 9 min de lecture

Il fut un temps où une femme ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari.

En France, c’était avant 1965. Il y a soixante ans à peine.

Aujourd’hui, personne ne s’émerveille d’avoir un compte bancaire. C’est normal. C’est acquis. La bataille a été gagnée, intégrée, digérée. Et c’est exactement ce qu’on souhaite pour tous les droits. Qu’ils deviennent tellement évidents qu’on oublie qu’ils ont été conquis.

Mais toutes les batailles ne sont pas gagnées. Et certaines avancent lentement, pour une raison qu’on n’ose pas toujours nommer : parfois, ce sont les femmes elles-mêmes qui les freinent.

Ce n’est pas une accusation. C’est une observation. Et elle mérite d’être formulée, parce que sans elle, on ne comprend pas vraiment comment fonctionne le problème.

Les acquis

Avant d’aller plus loin, prenons un moment pour mesurer le chemin parcouru.

Le droit de vote, en France, date de 1944. Le droit d’exercer une profession sans l’accord du mari, de 1965. Le droit à la contraception, de 1967. Le droit à l’IVG, de 1975. L’égalité salariale inscrite dans la loi, de 1972.

Ces droits sont aujourd’hui tellement intégrés dans le quotidien qu’on n’y pense plus. Une femme qui ouvre un compte en banque ne pense pas à ses aînées qui ne pouvaient pas le faire. Une femme qui choisit son métier ne pense pas à celles qui avaient besoin d’une signature masculine pour le faire.

C’est une bonne nouvelle. Cela signifie que ces droits sont devenus des évidences.

Mais d’autres questions restent ouvertes. Et elles avancent moins vite. Pourquoi ?

La question que personne ne pose vraiment

Quand on parle des obstacles au leadership des femmes ou à leur carrière, on parle des structures. Du plafond de verre. Des biais inconscients des recruteurs. Des organisations qui ont été pensées pour des travailleurs sans contraintes domestiques. Du système qui n’accompagne pas suffisamment les femmes.

Tout cela est exact. Vrai. Et tout cela doit être nommé et combattu.

Mais il y a une autre question, plus inconfortable, qu’on pose moins souvent. Quelle est la part des femmes dans la perpétuation de ces inégalités ?

Pas femmes en général. Pas toutes les femmes. Heureusement. Mais certaines femmes, dans certains contextes, qui reproduisent des schémas qu’elles ont elles-mêmes subis. Qui transmettent à leurs filles des croyances qu’on leur a transmises. Qui jugent d’autres femmes selon des critères qu’elles n’appliqueraient jamais aux hommes.

La mère qui dit à sa fille : « sois raisonnable »

Prenons une scène que beaucoup reconnaîtront.

Une jeune femme annonce à sa famille qu’elle vient d’obtenir une promotion importante. Un nouveau poste, plus de responsabilités, des voyages fréquents. Elle est fière. Elle a travaillé dur pour en arriver là.

Sa mère la félicite. Puis ajoute, presque naturellement : « Mais tu penses à fonder une famille un jour ? Parce qu’avec un poste comme ça… »

Cette phrase semble bienveillante, en tout cas elle n’est pas pensée pour être malveillante. Elle vient d’une femme qui aime sa fille et qui s’inquiète pour elle. Mais elle porte un message implicite mais extrêmement puissant. La carrière et la famille sont des choix incompatibles. Et c’est à la femme de trancher.

On ne pose pas cette question à un fils qui vient d’être promu.

C’est un conditionnement, ce n’est pas du tout un détail. Et quand il vient de la mère, il s’installe profondément. Bien profondément.

La femme qui juge d’autres femmes

Deuxième scène.

Une directrice générale, brillante, reconnue, qui a construit sa carrière à force de travail et de sacrifice. Elle fait partie d’un jury de recrutement pour un poste de direction. Face à elle, une candidate solide, compétente, ambitieuse. Mère de deux enfants.

Dans la délibération, c’est la directrice générale qui dit : « Je ne suis pas sûre qu’elle puisse gérer les deux. On a besoin de quelqu’un de pleinement disponible. » Je l’ai entendu de mes propres oreilles, j’étais dans le jury.

Elle dit ça. Une femme qui a probablement entendu cette phrase à son propre sujet. Qui a peut-être dû se battre contre cette présupposition toute sa carrière. Sans doute même.

Ce phénomène a un nom dans la littérature. C’est la « queen bee syndrome », ou le syndrome de la reine des abeilles. La femme qui a réussi dans un environnement masculin en adoptant ses codes, et qui devient parfois plus sévère envers les autres femmes que ne le seraient ses collègues masculins.

C’est souvent une forme de protection même si ça peut être pris pour de la méchanceté. « J’ai réussi à ma façon. Pourquoi les règles seraient différentes pour elles ? » Mais le résultat, lui, est le même malheureusement. Une femme freine la progression d’une autre.

La croyance transmise de mère en fille

Au-delà des comportements individuels, il y a quelque chose de plus profond, la transmission des croyances.

« Une femme bien élevée ne s’impose pas. »
« Ce n’est pas féminin de prendre trop de place. »
« Un homme fort, ça rassure. Une femme forte, ça fait peur. »
« Tu peux avoir une belle carrière, mais n’oublie pas que la famille passe en premier. »

Ces phrases, beaucoup de femmes les ont entendues. De leur mère. De leur grand-mère. D’une tante bien intentionnée. Elles ne venaient pas d’hommes cherchant à limiter leurs ambitions. Elles venaient de femmes qui pensaient sincèrement les préparer à la réalité du monde.

Et elles avaient raison, d’une certaine façon. Le monde qu’elles décrivaient existait. Existe encore, en partie.

Mais en transmettant ces croyances, elles ont aussi contribué à le perpétuer.

La femme qui se sent chanceuse d’y arriver

Troisième scène.

Nadia a 41 ans. Elle est responsable marketing dans une entreprise de taille intermédiaire. Deux enfants, un mari impliqué, une organisation familiale qui tient. Elle arrive à gérer son poste et sa vie de famille sans que l’un sacrifie l’autre.

Quand on lui demande comment elle fait, elle répond avec un sourire. « J’ai beaucoup de chance. »

La chance. La chance? Vraiment?

Comme si réussir à mener une carrière et une vie de famille relevait d’un heureux concours de circonstances. Comme si c’était un privilège rare quoique ça l’est encore beaucoup trop, une exception à célébrer, quelque chose dont il faudrait être reconnaissante.

Ce réflexe est révélateur. Et il est profondément problématique à mon sens.

Parce que Nadia n’a pas de chance. Elle a un mari qui fait sa part. Une organisation qui lui accorde de la flexibilité. Et des compétences managériales qui lui permettent de gérer sa vie comme elle gère ses projets.

Ce n’est pas de la chance. Ce sont des conditions. Des conditions qui devraient être la norme, pas l’exception.

Quand une femme se sent chanceuse de réussir à concilier travail et famille, elle valide implicitement l’idée que ne pas y arriver serait une anomalie personnelle. Un échec individuel. Quelque chose qui viendrait d’elle.

Or ne pas y arriver n’est pas une anomalie à corriger. C’est souvent le symptôme d’un système qui n’a pas été conçu pour que les deux soient possibles simultanément. Des organisations qui récompensent la disponibilité totale. Des politiques de congé parental déséquilibrées. Une charge mentale qui repose encore majoritairement sur les femmes. Une société qui n’a pas encore décidé que la parentalité était une responsabilité collective.

Le problème n’est pas dans la femme qui n’y arrive pas. Il est dans le système qui ne l’y aide pas.

Et tant que les femmes qui y arrivent se sentent chanceuses plutôt que normales, on continuera de traiter comme une réussite exceptionnelle ce qui devrait être une évidence.

Le choix qu’on ne devrait pas avoir à faire

La vraie question n’est pas « famille ou carrière ? ».

La vraie question est : pourquoi cette question se pose-t-elle encore, et pourquoi se pose-t-elle presque exclusivement aux femmes ?

Un homme ambitieux avec des enfants est perçu comme quelqu’un qui a tout réussi. Une femme ambitieuse avec des enfants est souvent perçue comme quelqu’un qui jongle, qui compense, qui essaie de tout faire sans vraiment réussir aucun des deux. Ou pire! Elle a eu de la chance de réussir, elle.

Ce regard ne vient pas uniquement des hommes. Il vient aussi de l’entourage féminin. Des amies qui demandent « mais qui s’occupe des enfants quand tu es en déplacement ? » avec une nuance de reproche implicite. Des collègues qui commentent les absences lors des spectacles scolaires. Des belles-mères qui suggèrent que la maison mériterait un peu plus d’attention.

Ce regard-là, s’il venait uniquement des hommes, serait peut-être plus simple à identifier et à combattre. Parce qu’il vient aussi des femmes, il est plus difficile à voir. Et beaucoup plus difficile à déconstruire.

Le début du changement

Alors, par où commencer ?

La réponse est à la fois simple et exigeante : par la prise de conscience.

Reconnaître que certains de nos jugements sur d’autres femmes viennent de conditionnements que nous n’avons pas choisis. Que certaines questions qu’on pose aux femmes de notre entourage reflètent des croyances qu’on n’a pas questionnées. Que transmettre à une fille l’idée qu’elle devra choisir, c’est déjà restreindre ce qu’elle s’autorisera à imaginer pour elle-même.

Le système doit changer. Les organisations doivent évoluer. Les politiques publiques doivent accompagner. Tout cela est vrai et nécessaire.

Mais le changement systémique commence quelque part. Et ce quelque part, c’est souvent dans une conversation entre une mère et sa fille. Dans le regard qu’une femme pose sur une autre. Dans la question qu’on décide de ne pas poser parce qu’on réalise qu’on ne la poserait pas à un homme.

Ce que j’observe

Dans mon travail, je rencontre régulièrement des femmes profondément compétentes qui doutent d’elles-mêmes de façon disproportionnée. Qui s’imposent des limites que personne ne leur a explicitement fixées. Qui s’auto-censurent avant même qu’on leur demande de le faire.

Quand on creuse, on trouve presque toujours quelque part dans leur histoire une femme, souvent aimante, qui leur a transmis une croyance limitante. « Sois modeste. » « Ne te mets pas trop en avant. » « Une femme qui réussit trop fait peur aux hommes. »

Ces femmes étaient leurs mères, leurs grands-mères, leurs mentors. Elles les aimaient. Mais elles leur ont transmis, sans le savoir, une partie du problème.

Le changer commence par le voir.

Et voir, c’est déjà la moitié du travail.

Chrys Mabiala
Chrys Mabiala

Avec plus de 10 ans passés à piloter des transformations complexes, Chrys Mabiala a fait de l'excellence opérationnelle un moteur de performance économique tangible. Ses recherches sur la charge mentale féminine et son impact professionnel alimentent directement son approche d'accompagnement des managers et des organisations vers un leadership plus inclusif et plus performant.

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