Je milite pour le leadership féminin. Je travaille sur la charge mentale des femmes. J’accompagne des femmes qui veulent prendre toute leur place.
Et je vais défendre ici quelque chose qui peut sembler contradictoire avec tout ça.
Une femme a le droit de choisir de ne pas travailler.
Pas parce qu’elle n’en serait pas capable. Pas parce qu’elle n’aurait pas les compétences. Mais parce que c’est son choix. Et que ce choix mérite autant de respect que celui de diriger une entreprise.
Le féminisme du choix
Il y a un paradoxe dans certaines formes de discours féministes contemporains. On y défend avec raison le droit des femmes à accéder à tous les métiers, à atteindre les plus hauts postes, à ne pas être limitées dans leurs ambitions professionnelles. Et parfois, dans ce même mouvement, on finit par juger implicitement ou explicitement les femmes qui choisissent de rester à la maison.
Comme si la liberté ne valait que si elle était utilisée dans le bon sens.
Comme si une femme qui choisit de s’occuper de ses enfants plutôt que de faire carrière faisait le mauvais choix, trahissait une cause, reculait là où les autres avancent.
C’est une contradiction fondamentale. La vraie liberté, c’est le choix. Pas le choix imposé dans un sens ou dans l’autre. Le choix réel, informé, sans jugement.
Une femme qui décide de travailler parce qu’elle le veut fait un choix libre. Une femme qui décide de ne pas travailler parce qu’elle le veut fait un choix tout aussi libre. Ces deux choix méritent le même respect.
Ce que « choisir » veut vraiment dire
Il faut être honnête sur une nuance importante.
Un choix n’est vraiment libre que s’il est possible. Et pour beaucoup de femmes dans le monde, choisir de ne pas travailler n’est pas une option. Les contraintes économiques, l’absence de filet de sécurité social, la dépendance financière que ce choix peut créer dans certains contextes, tout cela pèse lourd dans la balance.
Ce dont je parle ici, c’est d’une situation où le choix est réel. Où la structure familiale ou sociale le permet. Où la femme a les moyens matériels de ne pas travailler, temporairement ou durablement, et où elle fait ce choix en connaissance de cause.
Dans ce cas, et dans ce cas seulement, ce choix ne devrait appeler aucun jugement.
Ni de la part de la société. Ni de la part des féministes. Ni de la part des collègues, des amies, de la belle-famille.
Les jugements qu’on ne dit pas à voix haute
Mais ces jugements existent. Parfois à voix basse. Souvent en silence.
« Elle a fait de longues études pour ça ? »
« Quel gâchis de talent. »
« Elle n’est pas un peu dépendante de son mari ? »
« Elle va regretter dans dix ans. »
Ces remarques, beaucoup de femmes qui ont fait ce choix les ont entendues. Pas nécessairement de la part d’hommes qui voudraient les maintenir à la maison. Souvent de la part d’autres femmes qui ont fait des choix différents et qui, sans forcément le vouloir, font sentir que le leur était le bon.
Ce jugement est une forme de violence. Oui j’ai bien dit violence. Il dit à une femme que son choix n’est pas légitime. Qu’elle devrait se justifier. Qu’elle a raté quelque chose.
S’occuper de ses enfants n’est pas un renoncement
Il y a dans notre société une hiérarchie implicite des rôles. Travailler est valorisé. Élever ses enfants à plein temps est moins valorisé, parfois même perçu comme une absence d’ambition.
C’est une erreur de perspective.
Élever des enfants est l’un des travaux les plus exigeants, les plus complexes et les plus déterminants qui soit. Il demande des compétences que beaucoup de managers envieraient. La patience, la pédagogie, la gestion des conflits, la capacité à s’adapter en permanence, l’attention aux besoins de l’autre.
Et surtout, il a un impact durable. Sur des êtres humains. Sur ce qu’ils deviendront. Sur la façon dont ils se rapprocheront de leur propre vie.
Pensez à un homme qui ferait le même choix. Un homme qui, parce que la situation financière du foyer le permet, décide de s’arrêter de travailler pour s’occuper de ses enfants pendant quelques années.
Dans certains milieux, il serait admiré. « Il a les moyens de se le permettre. » « Quelle chance pour ses enfants. » « C’est courageux. »
La même décision. Le même choix. Deux lectures radicalement différentes selon le genre de celui ou celle qui le fait.
C’est précisément ça, l’inégalité. Pas seulement dans l’accès au travail. Aussi dans le droit de s’en éloigner.
Une femme qui choisit de consacrer du temps à cela ne renonce pas à quelque chose. Elle choisit quelque chose. Ce n’est pas la même chose.
La dépendance financière, un sujet sérieux
Il serait malhonnête d’ignorer un aspect concret de ce choix, la dépendance financière qu’il peut créer.
Une femme qui arrête de travailler pour s’occuper de sa famille devient, dans une certaine mesure, dépendante de son partenaire. Cette réalité a des conséquences sur l’équilibre de la relation, sur la capacité à partir en cas de difficulté, sur la trajectoire professionnelle future.
Ce n’est pas une raison de ne pas faire ce choix. C’est une raison de le faire les yeux ouverts. En ayant réfléchi à la protection que cela nécessite. Une conversation honnête avec son partenaire, des garanties contractuelles si possible, une réflexion sur la façon de maintenir un lien, même ténu, avec le monde professionnel.
Choisir librement, c’est aussi choisir en connaissance des conséquences.
Ce que ça dit du féminisme
Un féminisme qui juge les femmes qui ne travaillent pas n’est pas un féminisme de la liberté. C’est un féminisme de la conformité. Il a simplement remplacé une injonction par une autre.
Hier : une femme doit rester à la maison.
Aujourd’hui : une femme doit faire carrière.
Dans les deux cas, c’est la société qui décide. Dans les deux cas, la femme qui ne se conforme pas au modèle dominant est jugée.
Le vrai féminisme, celui auquel j’adhère, est celui qui défend le droit de chaque femme à choisir sa propre vie. À travailler si elle le veut. À ne pas travailler si elle le veut. À diriger une entreprise ou à élever ses enfants. À faire les deux simultanément ou l’un après l’autre.
Sans avoir à s’en justifier.
Une cohérence avec ce que je défends
Certains trouveront peut-être cet article en contradiction avec mon travail sur la charge mentale féminine et le leadership des femmes.
Je ne le crois pas.
Ce que je défends dans mon travail, c’est que les femmes qui veulent diriger puissent le faire sans obstacles injustes. Que leur talent soit reconnu. Que les organisations s’adaptent pour leur permettre de performer pleinement.
Ce que je défends ici, c’est autre chose. Que les femmes qui ne veulent pas diriger, qui préfèrent s’occuper de leur famille, qui font ce choix librement et sereinement, puissent le faire sans être jugées.
Ces deux positions ne s’opposent pas. Elles partent du même principe. Une femme est libre de choisir sa vie.
C’est ça, l’égalité réelle. Pas l’égalité des trajectoires. L’égalité des droits à choisir sa trajectoire.

