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Les femmes et la sororité : mythe ou réalité ?

Chrys Mabiala 05 mai 2026 7 min de lecture

Il y a un mot qui revient souvent dans les discussions sur le leadership féminin et l’émancipation des femmes. Un mot chargé d’espoir, de promesses et parfois de malentendus.

La sororité. Belle idée, réalité compliqué.

L’idée est belle dans sa formulation. Les femmes se soutiennent mutuellement. Elles s’entraident face aux obstacles communs. Elles créent entre elles des espaces de confiance, de reconnaissance et d’encouragement que le monde professionnel ne leur offre pas toujours naturellement.

Mais entre l’idéal et la réalité, il y a souvent un écart. Et cet écart mérite d’être regardé avec un appui, sans cynisme, mais sans naïveté non plus.

Ce que la sororité promet

Dans sa version idéale, la sororité repose sur une idée très simple. Les femmes partagent des expériences communes suffisamment profondes pour créer une solidarité naturelle. Le regard condescendant reçu en réunion. La question sur la garde des enfants posée à l’entretien d’embauche. La promotion qui revient à un homme moins qualifié. La charge mentale portée seule.

Ces expériences, beaucoup de femmes les ont vécues. Et cette communauté d’expériences devrait, en théorie, produire de l’empathie, de la compréhension, du soutien.

Les réseaux de femmes, les cercles de mentoring féminin, les programmes de développement du leadership réservés aux femmes partent de cette conviction. Et ils produisent souvent des résultats remarquables. Des femmes qui se reconnaissent dans les difficultés des autres. Qui partagent des stratégies, des ressources, des opportunités. Qui s’encouragent mutuellement à aller plus loin que ce qu’elles s’autorisaient seules.

Dans ces espaces, la sororité fonctionne. Elle est réelle, palpable, transformatrice.

Ce que la sororité ne garantit pas

Mais la sororité n’est pas automatique. Et croire qu’elle l’est, c’est se préparer à des déceptions qui peuvent être douloureuses.

Partager un genre ne suffit pas à créer une solidarité. Les femmes ne constituent pas un bloc homogène. Elles ont des origines, des classes sociales, des trajectoires, des valeurs, des intérêts qui peuvent diverger profondément. Une femme dirigeante dans une grande entreprise française et une femme entrepreneur en Afrique subsaharienne partagent un genre. Elles ne partagent pas nécessairement une vision du monde, des priorités ou des obstacles.

Réduire la solidarité féminine à une question de genre, c’est, paradoxalement, une forme d’essentialisme. Je ne le répèterai pas assez. C’est supposer que toutes les femmes sont fondamentalement les mêmes, que leur appartenance à un même genre crée automatiquement une communauté de destin.

Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent.

Les compétitions

Il y a quelque chose de plus inconfortable à dire. Dans certains contextes, notamment dans les organisations où les places pour les femmes sont encore rares au sommet, la compétition entre femmes peut être aussi féroce, parfois plus, que la compétition entre hommes.

Quand une seule femme peut accéder à un poste de direction, la logique de la rareté s’installe. Et cette logique peut transformer des femmes qui, dans d’autres circonstances, se soutiendraient, en rivales.

Ce n’est pas une faiblesse propre aux femmes. C’est un mécanisme humain universel produit par des structures qui créent de la rareté artificielle. Quand les ressources sont limitées, les individus se battent pour y accéder, quel que soit leur genre.

Mais cette réalité est souvent tue dans les discours sur la sororité. Parce qu’elle est inconfortable. Parce qu’elle semble trahir un idéal. Et cette absence de nomination ne rend service à personne.

Le regard que les femmes portent sur les autres femmes

Il y a aussi, comme j’en ai parlé dans un article précédent, la réalité du jugement que certaines femmes portent sur d’autres femmes.

La femme qui critique celle qui a choisi de ne pas travailler. Celle qui remet en question les compétences d’une collègue enceinte. Celle qui dit d’une autre qu’elle « joue la carte » du leadership féminin pour avancer. Ces jugements existent. Ils viennent de femmes. Et ils contribuent, parfois autant que les biais masculins, à freiner d’autres femmes.

La sororité ne peut pas être un mot-valise qui recouvre ces réalités d’un voile bienveillant. Pour être réelle, elle doit d’abord être honnête sur ce qui la compromet.

Pourquoi la sororité est difficile

Si la sororité ne va pas de soi, c’est aussi parce qu’elle demande quelque chose que les femmes, comme tout être humain, n’ont pas toujours naturellement. La capacité à se réjouir sincèrement du succès des autres, même quand ce succès rappelle ses propres doutes.

Soutenir une femme qui réussit là où on a échoué. Recommander une collègue pour une opportunité à laquelle on aspirait soi-même. Partager un réseau qu’on a mis des années à construire avec quelqu’un qui en bénéficiera immédiatement.

Ce ne sont pas des gestes faciles. Ils demandent une solidité intérieure que tout le monde ne possède pas de façon constante. Et les exiger comme si elles allaient de soi, au nom d’une solidarité de genre, c’est imposer aux femmes une forme de générosité qu’on ne demande pas aux hommes dans les mêmes termes.

Ce que la vraie sororité ressemble quand elle existe

Pourtant, je l’ai vue. Vraiment.

Dans les programmes de leadership féminin que j’anime, il se passe quelque chose de particulier quand les conditions sont réunies. Des femmes qui ne se connaissaient pas commencent à se reconnaître. Dans les obstacles partagés, dans les doutes communs, dans les stratégies que chacune a développées seule et qu’elle partage pour la première fois.

Cette reconnaissance n’est pas sentimentale. Elle est stratégique. Elle produit de l’intelligence collective, du courage partagé, des réseaux qui fonctionnent.

Mais elle ne naît pas spontanément. Elle se construit. Elle demande un espace dédié, une intention claire, du temps et souvent une facilitation.

La sororité n’est pas un état naturel. C’est une pratique.

Ce que les hommes peuvent apprendre de cette conversation

Un mot sur le rôle des hommes dans tout ça.

La sororité n’est pas une affaire exclusivement féminine. La façon dont les organisations sont structurées, la rareté des places au sommet, les biais dans les processus d’évaluation et de promotion : tous ces facteurs créent les conditions dans lesquelles la compétition entre femmes s’installe.

Changer ces structures, c’est aussi créer les conditions d’une vraie solidarité. Une organisation qui a plusieurs femmes au comité de direction ne produit pas les mêmes dynamiques qu’une organisation qui n’en a qu’une. L’abondance crée de la solidarité. La rareté crée de la compétition.

Les hommes qui dirigent des organisations ont un levier direct sur cette équation.

Ce que j’en retiens

La sororité n’est ni un mythe ni une réalité automatique. C’est une potentialité.

Elle existe quand les conditions sont réunies pour qu’elle émerge. Quand les femmes ont des espaces pour se reconnaître sans compétition. Quand les structures ne les forcent pas à se battre pour des places rares. Quand chacune est suffisamment solide intérieurement pour se réjouir du succès des autres.

Elle est compromise quand ces conditions font défaut. Quand la rareté installe la compétition. Quand les croyances transmises poussent les femmes à se juger mutuellement selon des standards qu’elles n’appliquent pas aux hommes.

Nommer tout ça n’est pas trahir la sororité. C’est la condition pour qu’elle devienne réelle plutôt que de rester un idéal commode.

La sororité mérite mieux qu’un slogan. Elle mérite une pratique. Une vraie.

Chrys Mabiala
Chrys Mabiala

Avec plus de 10 ans passés à piloter des transformations complexes, Chrys Mabiala a fait de l'excellence opérationnelle un moteur de performance économique tangible. Ses recherches sur la charge mentale féminine et son impact professionnel alimentent directement son approche d'accompagnement des managers et des organisations vers un leadership plus inclusif et plus performant.

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