{"id":379,"date":"2026-08-09T16:33:18","date_gmt":"2026-08-09T14:33:18","guid":{"rendered":"https:\/\/mabiala.com\/?p=379"},"modified":"2026-08-10T00:45:29","modified_gmt":"2026-08-09T22:45:29","slug":"le-jour-ou-defendre-les-femmes-est-devenu-combattre-les-hommes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mabiala.com\/en\/2026\/08\/09\/le-jour-ou-defendre-les-femmes-est-devenu-combattre-les-hommes\/","title":{"rendered":"Le jour o\u00f9 d\u00e9fendre les femmes est devenu combattre les hommes"},"content":{"rendered":"<p>Il y a quelques mois, j&rsquo;animais un atelier sur les biais de recrutement. Une quinzaine de managers, hommes et femmes, autour de la table.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai pr\u00e9sent\u00e9 des donn\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9cart de candidature entre hommes et femmes \u00e0 comp\u00e9tences \u00e9gales. Rien de pol\u00e9mique. Des chiffres. Rien que \u00e7a.<\/p>\n<p>Un homme a lev\u00e9 la main. Il n&rsquo;a pas contest\u00e9 les donn\u00e9es. Il a dit : \u00ab Et nous ? Personne ne parle du fait que mon fils de vingt-deux ans ne trouve pas sa place, qu&rsquo;il ne sait plus comment aborder une femme sans avoir peur d&rsquo;\u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9, qu&rsquo;il n&rsquo;a personne \u00e0 qui parler de \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Deux femmes ont soupir\u00e9. Une a lev\u00e9 les yeux au ciel. Le climat de la salle a chang\u00e9 en trois secondes.<\/p>\n<p>Et j&rsquo;ai compris que j&rsquo;allais passer les vingt minutes suivantes non pas \u00e0 travailler sur les processus de recrutement, mais \u00e0 emp\u00eacher une salle de se scinder en deux camps.<\/p>\n<h2>Ce que cette sc\u00e8ne raconte<\/h2>\n<p>Cet homme n&rsquo;avait pas tort. Sa pr\u00e9occupation \u00e9tait r\u00e9elle, exprim\u00e9e maladroitement peut-\u00eatre, mais sinc\u00e8re.<\/p>\n<p>Ces femmes n&rsquo;avaient pas tort non plus. Elles avaient d\u00e9j\u00e0 entendu cent fois cette forme de \u00ab et nous ? \u00bb servir \u00e0 noyer une discussion sur les discriminations qu&rsquo;elles subissent.<\/p>\n<p>Personne dans cette salle n&rsquo;\u00e9tait de mauvaise foi. Et pourtant, le d\u00e9bat \u00e9tait devenu impossible.<\/p>\n<p>C&rsquo;est exactement ce qui se passe, \u00e0 grande \u00e9chelle, dans l&rsquo;espace public. Deux souffrances r\u00e9elles qui se percutent, chacune interpr\u00e9tant l&rsquo;expression de l&rsquo;autre comme une tentative de minimiser la sienne.<\/p>\n<h2>Les extr\u00eames ont la m\u00eame architecture mentale<\/h2>\n<p>Il y a quelque chose de troublant quand on observe les discours les plus radicaux des deux bords. Ils fonctionnent selon la m\u00eame logique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, un discours qui fait de l&rsquo;homme un coupable structurel. Chaque interaction devient une manifestation de domination. La bonne foi masculine est suspecte par principe. Un homme qui dit \u00ab je ne suis pas comme \u00e7a \u00bb est imm\u00e9diatement renvoy\u00e9 au \u00ab pas tous les hommes, mais toujours un homme \u00bb.<\/p>\n<p>De l&rsquo;autre, un discours qui fait de la femme une manipulatrice. Ses revendications sont des prises de pouvoir d\u00e9guis\u00e9es. Ses difficult\u00e9s sont exag\u00e9r\u00e9es. Un homme qui \u00e9choue en amour, en carri\u00e8re ou en garde d&rsquo;enfants trouve dans ce discours une explication qui le dispense de tout examen personnel.<\/p>\n<p>Regardez la structure. Elle est identique. Un groupe est d\u00e9sign\u00e9 comme cause. L&rsquo;autre est innocent\u00e9 par principe. Toute nuance est une trahison. Tout doute est une faiblesse.<\/p>\n<p>Ces deux discours sont ennemis en apparence. Ils sont jumeaux en m\u00e9canique.<\/p>\n<h2>Ce que les deux camps refusent de tenir ensemble<\/h2>\n<p>Voici deux s\u00e9ries d&rsquo;affirmations. Elles sont toutes vraies. Et presque personne n&rsquo;accepte de les \u00e9noncer ensemble.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re s\u00e9rie. Les femmes subissent des discriminations mesurables dans les processus de recrutement et de promotion. Les violences faites aux femmes sont document\u00e9es, massives, et sous-d\u00e9clar\u00e9es. Une femme qui devient m\u00e8re voit statistiquement sa trajectoire professionnelle ralentir alors qu&rsquo;un homme qui devient p\u00e8re ne subit pas cet effet.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me s\u00e9rie. Les hommes se suicident significativement plus que les femmes dans la quasi-totalit\u00e9 des pays du monde. La d\u00e9tresse psychologique masculine est massivement sous-diagnostiqu\u00e9e parce que les hommes consultent moins et expriment autrement. Les questions de garde d&rsquo;enfants apr\u00e8s s\u00e9paration, d&rsquo;isolement social masculin, de pression \u00e0 la performance \u00e9conomique produisent des souffrances r\u00e9elles dont on parle peu.<\/p>\n<p>Reconna\u00eetre la premi\u00e8re s\u00e9rie n&rsquo;exige pas de nier la seconde. Ce n&rsquo;est pas un jeu \u00e0 somme nulle. Il n&rsquo;existe pas un stock limit\u00e9 de compassion \u00e0 r\u00e9partir entre les sexes.<\/p>\n<p>Mais dans le climat actuel, \u00e9noncer les deux dans un m\u00eame texte est presque impossible sans \u00eatre imm\u00e9diatement rang\u00e9 dans un camp par les deux camps.<\/p>\n<h2>Pourquoi les plateformes rendent \u00e7a pire<\/h2>\n<p>Il faut nommer la m\u00e9canique, parce qu&rsquo;elle est structurelle et pas accidentelle.<\/p>\n<p>Prenez deux publications sur le m\u00eame sujet. La premi\u00e8re dit : \u00ab Les biais de recrutement contre les femmes sont r\u00e9els, mesurables, et les corriger am\u00e9liore la performance des organisations. \u00bb La seconde dit : \u00ab Les hommes qui recrutent prot\u00e8gent leur pr\u00e9 carr\u00e9 et m\u00e9prisent les femmes comp\u00e9tentes. \u00bb<\/p>\n<p>La seconde g\u00e9n\u00e9rera dix fois plus d&rsquo;engagement. Des partages indign\u00e9s. Des commentaires furieux. Des contre-attaques. Chaque r\u00e9action augmente sa port\u00e9e.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re sera lue par quelques personnes d\u00e9j\u00e0 convaincues, puis dispara\u00eetra.<\/p>\n<p>Les algorithmes ne r\u00e9compensent pas la justesse. Ils r\u00e9compensent l&rsquo;activation \u00e9motionnelle. Et la nuance n&rsquo;active rien.<\/p>\n<p>Cons\u00e9quence : les positions radicales deviennent surrepr\u00e9sent\u00e9es dans ce que nous voyons. Et cette surrepr\u00e9sentation modifie notre perception de la r\u00e9alit\u00e9. On finit par croire que le camp d&rsquo;en face est majoritairement compos\u00e9 de ses \u00e9l\u00e9ments les plus extr\u00eames, parce que ce sont les seuls que l&rsquo;algorithme nous montre.<\/p>\n<p>Des travaux de recherche sur la polarisation montrent que cette exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des contenus clivants accentue effectivement l&rsquo;hostilit\u00e9 entre groupes. Ce n&rsquo;est pas seulement une question de visibilit\u00e9. C&rsquo;est une transformation progressive de la perception.<\/p>\n<h2>Ce que la polarisation co\u00fbte concr\u00e8tement au leadership f\u00e9minin<\/h2>\n<p>Je veux revenir \u00e0 mon terrain, parce que c&rsquo;est l\u00e0 que je mesure les d\u00e9g\u00e2ts.<\/p>\n<p>Un exemple. J&rsquo;ai accompagn\u00e9 une organisation qui voulait revoir ses crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation pour r\u00e9duire les biais de genre. Travail technique, sans id\u00e9ologie : identifier les formulations dans les grilles d&rsquo;\u00e9valuation qui p\u00e9nalisaient statistiquement les femmes, les reformuler, mesurer l&rsquo;effet.<\/p>\n<p>Le projet a \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9. Parce qu&rsquo;un membre du comit\u00e9 de direction a estim\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de \u00ab faire du wokisme dans l&rsquo;entreprise \u00bb. Le mot a suffi. Le sujet est devenu politique. Le projet est mort.<\/p>\n<p>R\u00e9sultat concret : les grilles biais\u00e9es sont toujours en usage. Des femmes comp\u00e9tentes continuent d&rsquo;\u00eatre \u00e9valu\u00e9es avec des crit\u00e8res qui les d\u00e9savantagent. Et l&rsquo;organisation continue de perdre des talents sans savoir pourquoi.<\/p>\n<p>Autre exemple, dans l&rsquo;autre sens. Une organisation o\u00f9 j&rsquo;ai vu un homme, manager exp\u00e9riment\u00e9 et comp\u00e9tent, ne pas \u00eatre retenu pour une promotion parce qu&rsquo;il fallait \u00ab r\u00e9\u00e9quilibrer \u00bb. Personne ne l&rsquo;a dit officiellement. Tout le monde l&rsquo;a compris. Il est parti six mois plus tard.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cision n&rsquo;a servi personne. Elle a co\u00fbt\u00e9 un talent \u00e0 l&rsquo;organisation. Et elle a fragilis\u00e9 la l\u00e9gitimit\u00e9 de la femme qui a obtenu le poste, alors qu&rsquo;elle avait probablement les comp\u00e9tences pour l&rsquo;obtenir de toute fa\u00e7on.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que produit un d\u00e9bat polaris\u00e9 quand il descend dans les organisations : des d\u00e9cisions prises pour des raisons de posture plut\u00f4t que de comp\u00e9tence, dans les deux sens.<\/p>\n<h2>Ce que je d\u00e9fends, et pourquoi \u00e7a d\u00e9range<\/h2>\n<p>Ma position tient en quelques lignes. Elle ne satisfait personne compl\u00e8tement, et c&rsquo;est probablement le signe qu&rsquo;elle est \u00e0 peu pr\u00e8s juste.<\/p>\n<p>Les biais contre les femmes existent et doivent \u00eatre corrig\u00e9s. Non par justice abstraite, mais parce qu&rsquo;ils co\u00fbtent des comp\u00e9tences aux organisations. Les femmes comp\u00e9tentes n&rsquo;ont pas besoin de passe-droits, elles ont besoin de processus propres. La maternit\u00e9 ne devrait jamais co\u00fbter une trajectoire.<\/p>\n<p>Et dans le m\u00eame mouvement : les difficult\u00e9s masculines sont r\u00e9elles et m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9es avec le m\u00eame s\u00e9rieux. Les hommes ne sont pas collectivement responsables de structures qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas toutes choisies. La bonne foi individuelle existe et se pr\u00e9sume jusqu&rsquo;\u00e0 preuve du contraire.<\/p>\n<p>Tenir ces deux s\u00e9ries ensemble n&rsquo;est pas de la ti\u00e9deur. C&rsquo;est la seule position depuis laquelle on peut travailler concr\u00e8tement.<\/p>\n<p>Mais dans un espace polaris\u00e9, celui qui refuse de choisir un camp est per\u00e7u comme un tra\u00eetre par les deux.<\/p>\n<h2>Ce que j&rsquo;en retiens<\/h2>\n<p>Dans cet atelier dont je parlais au d\u00e9but, j&rsquo;ai fini par dire quelque chose qui a d\u00e9samorc\u00e9 la tension. Pas une formule diplomatique. Une question.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai demand\u00e9 : est-ce que quelqu&rsquo;un ici pense que le fils de monsieur souffrirait moins si les femmes de cette organisation \u00e9taient moins bien \u00e9valu\u00e9es ?<\/p>\n<p>Silence. Puis quelqu&rsquo;un a dit non. \u00c9videmment non.<\/p>\n<p>C&rsquo;est tout le sujet. Les souffrances des uns ne se soignent pas en aggravant celles des autres. Le lien de causalit\u00e9 qu&rsquo;on suppose entre les deux n&rsquo;existe pas.<\/p>\n<p>Les femmes ne gagneront rien \u00e0 ce que les hommes soient d\u00e9sign\u00e9s collectivement comme adversaires. Les hommes ne gagneront rien \u00e0 ce que les revendications f\u00e9minines soient lues syst\u00e9matiquement comme des attaques.<\/p>\n<p>Ce qu&rsquo;on construit ensemble, dans les organisations comme ailleurs, d\u00e9pend enti\u00e8rement de notre capacit\u00e9 \u00e0 nous consid\u00e9rer comme partenaires.<\/p>\n<p>Cette position est inconfortable. Elle attire les critiques des deux bords.<\/p>\n<p>Elle reste la seule qui permette d&rsquo;avancer.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un homme parle de son fils qui souffre. Deux femmes soupirent. En trois secondes, la salle s&rsquo;est scind\u00e9e en deux camps. Personne n&rsquo;\u00e9tait de mauvaise foi. Et pourtant le d\u00e9bat \u00e9tait devenu impossible. 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