{"id":357,"date":"2026-07-11T17:41:02","date_gmt":"2026-07-11T15:41:02","guid":{"rendered":"https:\/\/mabiala.com\/?p=357"},"modified":"2026-07-11T19:09:06","modified_gmt":"2026-07-11T17:09:06","slug":"heritieres-de-reines-privees-de-trones","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mabiala.com\/en\/2026\/07\/11\/heritieres-de-reines-privees-de-trones\/","title":{"rendered":"H\u00e9riti\u00e8res de reines, priv\u00e9es de tr\u00f4nes."},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Dans notre culture, ce n&rsquo;est pas comme \u00e7a que \u00e7a se passe. \u00bb<\/p>\n<p>Cette phrase qu&rsquo;on entend souvent dans les d\u00e9bats sur le leadership f\u00e9minin en Afrique. \u00c0 tort, comme un argument de cl\u00f4ture, comme si elle r\u00e9glait la question. <\/p>\n<p>Je veux prendre cette phrase au s\u00e9rieux. Parce qu&rsquo;elle m\u00e9rite mieux qu&rsquo;un rejet. Elle m\u00e9rite une r\u00e9ponse. Une r\u00e9ponse historique<\/p>\n<p>Dans quelle culture, exactement ? Et \u00e0 quelle \u00e9poque ?<\/p>\n<h2>Ce que l&rsquo;histoire africaine dit, et qu&rsquo;on ne r\u00e9p\u00e8te pas<\/h2>\n<p>Ana Nzinga Mbande a gouvern\u00e9 les royaumes du Ndongo et du Matamba, dans ce qui est aujourd&rsquo;hui l&rsquo;Angola, pendant plusieurs d\u00e9cennies au XVIIe si\u00e8cle. Elle a n\u00e9goci\u00e9 avec les Portugais en \u00e9gale. Elle a men\u00e9 des arm\u00e9es. Elle a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la colonisation avec une intelligence diplomatique et militaire que ses contemporains, hommes ou femmes, n&rsquo;ont pas tous \u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<p>Yaa Asantewaa \u00e9tait reine-m\u00e8re du royaume Ashanti. En 1900, quand les hommes de sa cour h\u00e9sitaient \u00e0 engager le combat contre l&rsquo;occupant britannique, c&rsquo;est elle qui a pris la parole et dit : si vous, les hommes, ne le faites pas, alors nous, les femmes, nous prendrons les armes et montrerons que nous sommes capables de d\u00e9fendre notre terre. Elle a men\u00e9 ce qui est rest\u00e9 dans l&rsquo;histoire sous le nom de Guerre du Tabouret d&rsquo;Or.<\/p>\n<p>Amina de Zazzau a r\u00e9gn\u00e9 sur un royaume haoussa pendant trente-quatre ans au XVIe si\u00e8cle. Elle a \u00e9tendu ses fronti\u00e8res, construit des fortifications, dirig\u00e9 une arm\u00e9e. Son nom est encore port\u00e9 au Nigeria comme celui d&rsquo;une fondatrice.<\/p>\n<p>Arawelo de Somalie. Ranavalona de Madagascar. Les Amazones du Dahomey, corps militaire enti\u00e8rement f\u00e9minin qui a impressionn\u00e9 et combattu les forces coloniales fran\u00e7aises jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Ce ne sont pas des exceptions. Ce sont des exemples parmi beaucoup d&rsquo;autres, dans des contextes g\u00e9ographiques et culturels vari\u00e9s, sur plusieurs si\u00e8cles.<\/p>\n<h2>Pendant ce temps, en Occident<\/h2>\n<p>Avant d&rsquo;invoquer la tradition africaine, il faut regarder ce que faisaient les mod\u00e8les que la colonisation a import\u00e9s.<\/p>\n<p>Les femmes en France n&rsquo;ont obtenu le droit de vote qu&rsquo;en 1944. Pas au Moyen \u00c2ge. Pas \u00e0 la R\u00e9volution. En 1944, l&rsquo;ann\u00e9e o\u00f9 Paris \u00e9tait lib\u00e9r\u00e9. En Suisse, pays pr\u00e9sent\u00e9 comme un mod\u00e8le de d\u00e9mocratie, les femmes n&rsquo;ont vot\u00e9 pour la premi\u00e8re fois qu&rsquo;en 1971.<\/p>\n<p>En France toujours, une femme mari\u00e9e ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire sans l&rsquo;autorisation de son mari jusqu&rsquo;en 1965. Elle ne pouvait pas travailler sans cette m\u00eame autorisation jusqu&rsquo;\u00e0 la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas un hasard. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, les \u00e9conomies europ\u00e9ennes avaient besoin de reconstruire. Elles avaient besoin de main-d&rsquo;\u0153uvre. Les femmes avaient travaill\u00e9 massivement pendant le conflit, occup\u00e9 des postes, fait tourner les usines et les administrations. Une fois les hommes revenus, une partie de cette main-d&rsquo;\u0153uvre f\u00e9minine a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9e \u00e0 la sph\u00e8re domestique. Mais l&rsquo;autre partie a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e progressivement, par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9conomique d&rsquo;abord, par reconnaissance progressive des droits ensuite.<\/p>\n<p>Le droit au travail des femmes en Europe n&rsquo;est pas n\u00e9 d&rsquo;une conviction morale. Il est n\u00e9 d&rsquo;un besoin de reconstruction. La conviction est venue apr\u00e8s, habill\u00e9e r\u00e9trospectivement en valeur fondatrice.<\/p>\n<p>Ce que je veux dire avec ces exemples, c&rsquo;est simple : la marginalisation des femmes dans les espaces publics, professionnels et politiques n&rsquo;est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 africaine. C&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne global, r\u00e9cent, et construit. Pas une tradition ancienne et immuable. Une construction historique, qui peut donc \u00eatre d\u00e9faite.<\/p>\n<h2>La tradition qu&rsquo;on invoque n&rsquo;existe pas<\/h2>\n<p>Quand on dit que le leadership f\u00e9minin est \u00e9tranger \u00e0 la culture africaine, on dit quelque chose qui n&rsquo;est pas historiquement d\u00e9fendable. On confond une r\u00e9gression avec une tradition. On prend un \u00e9tat r\u00e9cent, produit par des si\u00e8cles de perturbation, de colonisation, de restructuration des soci\u00e9t\u00e9s, et on l&rsquo;appelle tradition comme s&rsquo;il avait toujours exist\u00e9.<\/p>\n<p>La colonisation n&rsquo;a pas seulement pris des terres. Elle a reconfigur\u00e9 les structures de pouvoir. Elle a import\u00e9 des mod\u00e8les de gouvernance, de propri\u00e9t\u00e9, d&rsquo;autorit\u00e9 qui \u00e9taient les siens. Des mod\u00e8les qui, au XIXe si\u00e8cle europ\u00e9en, excluaient syst\u00e9matiquement les femmes de la sph\u00e8re publique. Ces mod\u00e8les ont \u00e9t\u00e9 superpos\u00e9s aux soci\u00e9t\u00e9s africaines, parfois en remplacement, parfois en d\u00e9formation de ce qui existait.<\/p>\n<p>Ce que beaucoup appellent tradition africaine en mati\u00e8re de genre est, pour une large part, une importation coloniale consolid\u00e9e par des d\u00e9cennies d&rsquo;\u00c9tat postcolonial qui a reproduit les m\u00eames structures sans les questionner.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas la tradition. C&rsquo;est le r\u00e9sultat d&rsquo;une rupture historique.<\/p>\n<h2>Des h\u00e9riti\u00e8res qui ont oubli\u00e9 leur h\u00e9ritage<\/h2>\n<p>Il y a quelque chose de particuli\u00e8rement douloureux dans cette situation. Les femmes africaines qui se voient aujourd&rsquo;hui marginalis\u00e9es dans les espaces de gouvernance, dans les cercles de d\u00e9cision, dans les postes de direction sont les h\u00e9riti\u00e8res biologiques et culturelles de femmes qui ont gouvern\u00e9, command\u00e9, d\u00e9cid\u00e9.<\/p>\n<p>Elles portent cet h\u00e9ritage dans leurs veines. Et on leur dit que diriger n&rsquo;est pas dans leur culture.<\/p>\n<p>Cette inversion est l&rsquo;une des r\u00e9ussites les plus durables de la colonisation : faire oublier aux peuples ce qu&rsquo;ils \u00e9taient avant d&rsquo;\u00eatre ce qu&rsquo;on a voulu qu&rsquo;ils deviennent. Faire passer une r\u00e9gression pour une identit\u00e9. Une disruption pour une continuit\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne dis pas \u00e7a pour nourrir un ressentiment ou pour simplifier une histoire qui est complexe. Je le dis parce que la question de la l\u00e9gitimit\u00e9 du leadership f\u00e9minin en Afrique ne peut pas \u00eatre pos\u00e9e correctement sans cette remise en contexte.<\/p>\n<h2>Ce que \u00e7a change pour aujourd&rsquo;hui<\/h2>\n<p>Si la marginalisation des femmes dans la gouvernance africaine n&rsquo;est pas une tradition mais une r\u00e9gression, alors la revendiquer comme tradition est une erreur historique. Et construire des politiques, des organisations, des cultures d&rsquo;entreprise sur cette erreur, c&rsquo;est construire sur du sable.<\/p>\n<p>Cela change aussi le registre dans lequel on doit placer le d\u00e9bat. On ne parle pas d&rsquo;importer un mod\u00e8le \u00e9tranger, occidental, qui serait en tension avec les valeurs africaines. Ce mod\u00e8le occidental lui-m\u00eame ne donnait pas le droit de vote aux femmes il y a moins de cent ans. On parle de retrouver quelque chose qui a exist\u00e9 sur le continent, qui a fonctionn\u00e9, qui a produit des r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>Njinga n&rsquo;a pas eu besoin de formations au leadership pour gouverner. Yaa Asantewaa n&rsquo;a pas attendu un programme de parit\u00e9 pour prendre la parole quand personne d&rsquo;autre ne le faisait. Amina n&rsquo;a pas demand\u00e9 de validation externe pour \u00e9tendre un royaume.<\/p>\n<p>Ce que ces femmes avaient, c&rsquo;\u00e9tait un contexte qui n&rsquo;avait pas encore d\u00e9cid\u00e9 de leur fermer la porte.<\/p>\n<h2>Une pr\u00e9cision n\u00e9cessaire<\/h2>\n<p>Ce que je dis ici n&rsquo;est pas une comp\u00e9tition entre cultures. Ce n&rsquo;est pas une fa\u00e7on de dire que les femmes occidentales ont eu la vie facile, ou que leurs combats sont moins l\u00e9gitimes. Ils le sont. Le droit de vote en 1944 en France, c&rsquo;est tardif. Le compte bancaire en 1965, c&rsquo;est tardif. Ces combats ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9els, douloureux, et ils ne sont pas termin\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce que je dis, c&rsquo;est plus pr\u00e9cis. C&rsquo;est que lorsque certains en Afrique invoquent la culture pour justifier l&rsquo;exclusion des femmes des espaces de pouvoir, ils commettent une double erreur. Ils importent sans le savoir un h\u00e9ritage colonial qui portait lui-m\u00eame cette exclusion. Et ils effacent leur propre histoire, celle qui pr\u00e9c\u00e9dait cette importation, celle o\u00f9 des femmes gouvernaient, commandaient, d\u00e9cidaient.<\/p>\n<p>L&rsquo;Afrique n&rsquo;a pas besoin de regarder ailleurs pour trouver des mod\u00e8les de leadership f\u00e9minin. Elle a les siens. Elle les a toujours eus. Ce travail consiste simplement \u00e0 les remettre l\u00e0 o\u00f9 ils n&rsquo;auraient jamais d\u00fb cesser d&rsquo;\u00eatre : au centre de la m\u00e9moire collective.<\/p>\n<h2>Ce que j&rsquo;en retiens<\/h2>\n<p>La prochaine fois qu&rsquo;on invoque la culture pour expliquer pourquoi les femmes ne devraient pas diriger, la bonne r\u00e9ponse n&rsquo;est pas de d\u00e9fendre un principe abstrait d&rsquo;\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>La bonne r\u00e9ponse est historique.<\/p>\n<p>Quelle culture ? Celle d&rsquo;avant ou celle qu&rsquo;on a construite sur les ruines de ce qui existait ? Parce que si on parle de la culture longue, de l&rsquo;histoire longue du continent, les femmes y ont leur place depuis longtemps. Pas comme exception. Pas comme anomalie. Comme dirigeantes, comme guerri\u00e8res, comme fondatrices.<\/p>\n<p>Et si l&rsquo;argument vient de ceux qui admirent l&rsquo;Occident : en France, les femmes ne pouvaient pas ouvrir un compte bancaire seules il y a soixante ans. Ce mod\u00e8le-l\u00e0 n&rsquo;est pas une r\u00e9f\u00e9rence en mati\u00e8re de tradition f\u00e9minine ancienne. C&rsquo;est une construction r\u00e9cente, comme partout ailleurs.<\/p>\n<p>Les femmes africaines ne demandent pas un droit nouveau. Elles r\u00e9clament un h\u00e9ritage ancien.<\/p>\n<p>Et cet h\u00e9ritage, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;on leur a souvent fait croire, leur appartient.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ans notre culture, ce n&rsquo;est pas comme \u00e7a que \u00e7a se passe. \u00bb Quelle culture, exactement ? Et \u00e0 quelle \u00e9poque ? Njinga gouvernait. Yaa Asantewaa commandait des arm\u00e9es. En France, les femmes ne pouvaient pas ouvrir un compte bancaire seules il y a soixante ans. La marginalisation des femmes n&rsquo;est pas une tradition africaine. 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