{"id":342,"date":"2026-06-16T09:53:42","date_gmt":"2026-06-16T07:53:42","guid":{"rendered":"https:\/\/mabiala.com\/?p=342"},"modified":"2026-06-16T10:05:47","modified_gmt":"2026-06-16T08:05:47","slug":"la-femme-africaine-est-forte-et-cest-parfois-le-probleme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mabiala.com\/en\/2026\/06\/16\/la-femme-africaine-est-forte-et-cest-parfois-le-probleme\/","title":{"rendered":"La femme africaine est forte. Et c&rsquo;est parfois le probl\u00e8me"},"content":{"rendered":"<p>Petite pr\u00e9cision avant de commencer: je parle ici de ce que j&rsquo;observe sur un terrain pr\u00e9cis: le Congo-Brazzaville, le Cameroun, les organisations que j&rsquo;accompagne. <\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas une g\u00e9n\u00e9ralisation qui voudrait dire que les femmes d&rsquo;ailleurs ne le sont pas. C&rsquo;est un ancrage terrain. Une observation situ\u00e9e. Et sur ce terrain, le pattern est suffisamment r\u00e9current, document\u00e9 dans ma pratique, dans ma recherche et qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre nomm\u00e9<\/p>\n<p>Il y a une phrase qu&rsquo;on entend souvent sur le continent, et qu&rsquo;on prononce avec fiert\u00e9, avec affection, avec admiration.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La femme africaine est forte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est vrai. Ce n&rsquo;est pas une image. Ce n&rsquo;est pas un slogan. C&rsquo;est une r\u00e9alit\u00e9 terrain. Au Congo, au Cameroun, dans les organisations et dans les familles que je c\u00f4toie. Des femmes qui portent des charges que beaucoup d&rsquo;hommes ne porteraient pas. Qui tiennent quand tout vacille. Qui trouvent des solutions l\u00e0 o\u00f9 d&rsquo;autres s&rsquo;arr\u00eatent.<\/p>\n<p>Mais il y a quelque chose dans cette phrase qui m\u00e9rite qu&rsquo;on s&rsquo;y arr\u00eate. Quelque chose qui, sous l&rsquo;hommage, cache parfois une injonction. Et une injonction peut faire autant de mal qu&rsquo;une interdiction.<\/p>\n<h2>Ce que la phrase dit, et ce qu&rsquo;elle sous-entend<\/h2>\n<p>Quand on dit \u00e0 une femme qu&rsquo;elle est forte, on lui dit quelque chose de beau. Mais on lui dit aussi, implicitement, qu&rsquo;on s&rsquo;y attend. Que c&rsquo;est son \u00e9tat naturel. Que la force est sa condition normale, pas une qualit\u00e9 qu&rsquo;elle a d\u00e9velopp\u00e9e dans des circonstances difficiles.<\/p>\n<p>Et quand la force devient une attente, elle cesse d&rsquo;\u00eatre un choix.<\/p>\n<p>Une femme qui flanche, qui s&rsquo;effondre, qui demande de l&rsquo;aide, qui dit qu&rsquo;elle n&rsquo;en peut plus, ne contredit pas seulement une situation. Elle contredit une identit\u00e9. Elle trahit quelque chose de plus grand qu&rsquo;elle. Elle n&rsquo;est plus la femme africaine forte qu&rsquo;elle \u00e9tait cens\u00e9e \u00eatre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 que l&rsquo;hommage devient pi\u00e8ge.<\/p>\n<h2>La force comme permission de ne pas aider<\/h2>\n<p>Il y a une m\u00e9canique que j&rsquo;observe r\u00e9guli\u00e8rement, et qui me d\u00e9range.<\/p>\n<p>Parce qu&rsquo;une femme est r\u00e9put\u00e9e forte, on lui confie davantage. On attend plus d&rsquo;elle. On lui en demande plus, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle a prouv\u00e9 qu&rsquo;elle pouvait en donner plus. Et pendant ce temps, on ne lui demande pas comment elle va. On ne lui propose pas d&rsquo;aide. On ne lui am\u00e9nage pas de conditions diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Elle est forte. Elle g\u00e8re. Elle s&rsquo;en sort.<\/p>\n<p>Dans les organisations, \u00e7a se traduit par des femmes \u00e0 qui on donne les dossiers complexes parce qu&rsquo;elles sont fiables, mais \u00e0 qui on ne donne pas les promotions parce qu&rsquo;elles n&rsquo;ont pas besoin de reconnaissance suppl\u00e9mentaire. Par des femmes sollicit\u00e9es en cas de crise, mais oubli\u00e9es quand vient le moment de partager les ressources et les opportunit\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans les familles, \u00e7a se traduit par des femmes qui portent tout, seules, parce que tout le monde sait qu&rsquo;elles peuvent le porter. Pas parce que c&rsquo;est juste. Parce que c&rsquo;est commode.<\/p>\n<p>La force, dans ce cas-l\u00e0, ne prot\u00e8ge pas la femme. Elle justifie ce qu&rsquo;on lui fait supporter.<\/p>\n<h2>Ce que la force emp\u00eache de dire<\/h2>\n<p>J&rsquo;ai eu des conversations avec des femmes, des femmes que leur entourage d\u00e9crirait sans h\u00e9siter comme des piliers, des femmes fortes au sens le plus complet du terme. Et ce que j&rsquo;entends, dans ces conversations, quand la confiance est install\u00e9e, c&rsquo;est autre chose.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la fatigue qu&rsquo;on ne montre pas parce qu&rsquo;on ne peut pas se permettre de la montrer. L&rsquo;inqui\u00e9tude qu&rsquo;on g\u00e8re seule parce qu&rsquo;on est celle que les autres viennent voir quand ils ont des inqui\u00e9tudes. Le deuil qu&rsquo;on fait en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 parce qu&rsquo;on a des gens qui d\u00e9pendent de soi et qu&rsquo;on ne peut pas s&rsquo;arr\u00eater.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas de la faiblesse. C&rsquo;est de l&rsquo;humanit\u00e9. Mais c&rsquo;est une humanit\u00e9 qu&rsquo;elles ne peuvent pas se permettre d&rsquo;afficher, parce que l&rsquo;image de la femme forte ne laisse pas de place \u00e0 \u00e7a.<\/p>\n<p>Et quand on ne peut pas dire qu&rsquo;on est fatigu\u00e9e, qu&rsquo;on a besoin d&rsquo;aide, qu&rsquo;on a ses limites, on ne cherche pas d&rsquo;aide. On continue. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on ne puisse plus.<\/p>\n<h2>La force comme valeur, pas comme injonction<\/h2>\n<p>Je veux \u00eatre pr\u00e9cis sur ce que je dis, parce que le sujet est d\u00e9licat.<\/p>\n<p>Je ne dis pas que la force des femmes africaines n&rsquo;est pas r\u00e9elle. Elle l&rsquo;est. Je ne dis pas qu&rsquo;il ne faut pas la c\u00e9l\u00e9brer. Il le faut.<\/p>\n<p>Ce que je dis, c&rsquo;est qu&rsquo;il y a une diff\u00e9rence fondamentale entre reconna\u00eetre la force de quelqu&rsquo;un et lui enjoindre d&rsquo;\u00eatre fort en permanence. Entre c\u00e9l\u00e9brer ce qu&rsquo;une femme a accompli dans des conditions difficiles et lui signifier que les conditions difficiles sont son lot normal parce qu&rsquo;elle est capable de les traverser.<\/p>\n<p>La force comme valeur, c&rsquo;est quelque chose qu&rsquo;on choisit. Qu&rsquo;on construit. Qu&rsquo;on peut poser quand on a besoin de la poser.<\/p>\n<p>La force comme injonction, c&rsquo;est quelque chose qu&rsquo;on subit. Qu&rsquo;on ne peut pas ne pas \u00eatre, sous peine de d\u00e9cevoir tout le monde, y compris soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose. Et confondre les deux co\u00fbte cher.<\/p>\n<h2>Ce que j&rsquo;en retiens<\/h2>\n<p>La prochaine fois qu&rsquo;on dira \u00ab\u00a0la femme africaine est forte\u00a0\u00bb, je voudrais qu&rsquo;on se demande ce qu&rsquo;on veut dire exactement.<\/p>\n<p>Si on veut dire : j&rsquo;admire ce que tu traverses et ce que tu construis malgr\u00e9 les obstacles, alors c&rsquo;est un hommage. Un vrai. Et il m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre dit.<\/p>\n<p>Si on veut dire : tu peux continuer \u00e0 tout porter parce que tu en es capable, alors c&rsquo;est autre chose. C&rsquo;est une fa\u00e7on de se dispenser d&rsquo;all\u00e9ger ce qu&rsquo;elle porte.<\/p>\n<p>La femme africaine est forte. Et pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle est forte, elle m\u00e9rite qu&rsquo;on ne lui demande pas de l&rsquo;\u00eatre tout le temps, seule, sans filet, sans reconnaissance et sans aide.<\/p>\n<p>La vraie c\u00e9l\u00e9bration de cette force, ce n&rsquo;est pas de l&rsquo;exploiter. C&rsquo;est de cr\u00e9er les conditions pour qu&rsquo;elle n&rsquo;ait plus \u00e0 s&rsquo;exercer par n\u00e9cessit\u00e9, mais par choix.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La femme africaine est forte.\u00a0\u00bb C&rsquo;est vrai. Ce n&rsquo;est pas une image. Mais il y a quelque chose dans cette phrase qui m\u00e9rite qu&rsquo;on s&rsquo;y arr\u00eate. 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