{"id":290,"date":"2026-04-21T21:44:46","date_gmt":"2026-04-21T19:44:46","guid":{"rendered":"https:\/\/mabiala.com\/?p=290"},"modified":"2026-04-22T09:49:40","modified_gmt":"2026-04-22T07:49:40","slug":"et-si-une-partie-du-probleme-venait-aussi-des-femmes-elles-memes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mabiala.com\/en\/2026\/04\/21\/et-si-une-partie-du-probleme-venait-aussi-des-femmes-elles-memes\/","title":{"rendered":"Et si une partie du probl\u00e8me venait aussi des femmes elles-m\u00eames ?"},"content":{"rendered":"<p>Il fut un temps o\u00f9 une femme ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire sans l&rsquo;autorisation de son mari.<\/p>\n<p>En France, c&rsquo;\u00e9tait avant 1965. Il y a soixante ans \u00e0 peine.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, personne ne s&rsquo;\u00e9merveille d&rsquo;avoir un compte bancaire. C&rsquo;est normal. C&rsquo;est acquis. La bataille a \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9e, int\u00e9gr\u00e9e, dig\u00e9r\u00e9e. Et c&rsquo;est exactement ce qu&rsquo;on souhaite pour tous les droits. Qu&rsquo;ils deviennent tellement \u00e9vidents qu&rsquo;on oublie qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 conquis.<\/p>\n<p>Mais toutes les batailles ne sont pas gagn\u00e9es. Et certaines avancent lentement, pour une raison qu&rsquo;on n&rsquo;ose pas toujours nommer : parfois, ce sont les femmes elles-m\u00eames qui les freinent.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas une accusation. C&rsquo;est une observation. Et elle m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre formul\u00e9e, parce que sans elle, on ne comprend pas vraiment comment fonctionne le probl\u00e8me.<\/p>\n<h2>Les acquis<\/h2>\n<p>Avant d&rsquo;aller plus loin, prenons un moment pour mesurer le chemin parcouru.<\/p>\n<p>Le droit de vote, en France, date de 1944. Le droit d&rsquo;exercer une profession sans l&rsquo;accord du mari, de 1965. Le droit \u00e0 la contraception, de 1967. Le droit \u00e0 l&rsquo;IVG, de 1975. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 salariale inscrite dans la loi, de 1972.<\/p>\n<p>Ces droits sont aujourd&rsquo;hui tellement int\u00e9gr\u00e9s dans le quotidien qu&rsquo;on n&rsquo;y pense plus. Une femme qui ouvre un compte en banque ne pense pas \u00e0 ses a\u00een\u00e9es qui ne pouvaient pas le faire. Une femme qui choisit son m\u00e9tier ne pense pas \u00e0 celles qui avaient besoin d&rsquo;une signature masculine pour le faire.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une bonne nouvelle. Cela signifie que ces droits sont devenus des \u00e9vidences.<\/p>\n<p>Mais d&rsquo;autres questions restent ouvertes. Et elles avancent moins vite. Pourquoi ?<\/p>\n<h2>La question que personne ne pose vraiment<\/h2>\n<p>Quand on parle des obstacles au leadership des femmes ou \u00e0 leur carri\u00e8re, on parle des structures. Du plafond de verre. Des biais inconscients des recruteurs. Des organisations qui ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es pour des travailleurs sans contraintes domestiques. Du syst\u00e8me qui n&rsquo;accompagne pas suffisamment les femmes.<\/p>\n<p>Tout cela est exact. Vrai. Et tout cela doit \u00eatre nomm\u00e9 et combattu.<\/p>\n<p>Mais il y a une autre question, plus inconfortable, qu&rsquo;on pose moins souvent. Quelle est la part des femmes dans la perp\u00e9tuation de ces in\u00e9galit\u00e9s ?<\/p>\n<p>Pas femmes en g\u00e9n\u00e9ral. Pas toutes les femmes. Heureusement. Mais certaines femmes, dans certains contextes, qui reproduisent des sch\u00e9mas qu&rsquo;elles ont elles-m\u00eames subis. Qui transmettent \u00e0 leurs filles des croyances qu&rsquo;on leur a transmises. Qui jugent d&rsquo;autres femmes selon des crit\u00e8res qu&rsquo;elles n&rsquo;appliqueraient jamais aux hommes.<\/p>\n<h2>La m\u00e8re qui dit \u00e0 sa fille : \u00ab\u00a0sois raisonnable\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Prenons une sc\u00e8ne que beaucoup reconna\u00eetront.<\/p>\n<p>Une jeune femme annonce \u00e0 sa famille qu&rsquo;elle vient d&rsquo;obtenir une promotion importante. Un nouveau poste, plus de responsabilit\u00e9s, des voyages fr\u00e9quents. Elle est fi\u00e8re. Elle a travaill\u00e9 dur pour en arriver l\u00e0.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re la f\u00e9licite. Puis ajoute, presque naturellement : \u00ab\u00a0Mais tu penses \u00e0 fonder une famille un jour ? Parce qu&rsquo;avec un poste comme \u00e7a&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette phrase semble bienveillante, en tout cas elle n&rsquo;est pas pens\u00e9e pour \u00eatre malveillante. Elle vient d&rsquo;une femme qui aime sa fille et qui s&rsquo;inqui\u00e8te pour elle. Mais elle porte un message implicite mais extr\u00eamement puissant. La carri\u00e8re et la famille sont des choix incompatibles. Et c&rsquo;est \u00e0 la femme de trancher.<\/p>\n<p>On ne pose pas cette question \u00e0 un fils qui vient d&rsquo;\u00eatre promu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un conditionnement, ce n&rsquo;est pas du tout un d\u00e9tail. Et quand il vient de la m\u00e8re, il s&rsquo;installe profond\u00e9ment. Bien profond\u00e9ment.<\/p>\n<h2>La femme qui juge d&rsquo;autres femmes<\/h2>\n<p>Deuxi\u00e8me sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Une directrice g\u00e9n\u00e9rale, brillante, reconnue, qui a construit sa carri\u00e8re \u00e0 force de travail et de sacrifice. Elle fait partie d&rsquo;un jury de recrutement pour un poste de direction. Face \u00e0 elle, une candidate solide, comp\u00e9tente, ambitieuse. M\u00e8re de deux enfants.<\/p>\n<p>Dans la d\u00e9lib\u00e9ration, c&rsquo;est la directrice g\u00e9n\u00e9rale qui dit : \u00ab\u00a0Je ne suis pas s\u00fbre qu&rsquo;elle puisse g\u00e9rer les deux. On a besoin de quelqu&rsquo;un de pleinement disponible.\u00a0\u00bb Je l&rsquo;ai entendu de mes propres oreilles, j&rsquo;\u00e9tais dans le jury.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a. Une femme qui a probablement entendu cette phrase \u00e0 son propre sujet. Qui a peut-\u00eatre d\u00fb se battre contre cette pr\u00e9supposition toute sa carri\u00e8re. Sans doute m\u00eame.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a un nom dans la litt\u00e9rature. C&rsquo;est la \u00ab\u00a0queen bee syndrome\u00a0\u00bb, ou le syndrome de la reine des abeilles. La femme qui a r\u00e9ussi dans un environnement masculin en adoptant ses codes, et qui devient parfois plus s\u00e9v\u00e8re envers les autres femmes que ne le seraient ses coll\u00e8gues masculins.<\/p>\n<p>C&rsquo;est souvent une forme de protection m\u00eame si \u00e7a peut \u00eatre pris pour de la m\u00e9chancet\u00e9. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai r\u00e9ussi \u00e0 ma fa\u00e7on. Pourquoi les r\u00e8gles seraient diff\u00e9rentes pour elles ?\u00a0\u00bb Mais le r\u00e9sultat, lui, est le m\u00eame malheureusement. Une femme freine la progression d&rsquo;une autre.<\/p>\n<h2>La croyance transmise de m\u00e8re en fille<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 des comportements individuels, il y a quelque chose de plus profond, la transmission des croyances.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une femme bien \u00e9lev\u00e9e ne s&rsquo;impose pas.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas f\u00e9minin de prendre trop de place.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Un homme fort, \u00e7a rassure. Une femme forte, \u00e7a fait peur.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Tu peux avoir une belle carri\u00e8re, mais n&rsquo;oublie pas que la famille passe en premier.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ces phrases, beaucoup de femmes les ont entendues. De leur m\u00e8re. De leur grand-m\u00e8re. D&rsquo;une tante bien intentionn\u00e9e. Elles ne venaient pas d&rsquo;hommes cherchant \u00e0 limiter leurs ambitions. Elles venaient de femmes qui pensaient sinc\u00e8rement les pr\u00e9parer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du monde.<\/p>\n<p>Et elles avaient raison, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on. Le monde qu&rsquo;elles d\u00e9crivaient existait. Existe encore, en partie.<\/p>\n<p>Mais en transmettant ces croyances, elles ont aussi contribu\u00e9 \u00e0 le perp\u00e9tuer.<\/p>\n<h2>La femme qui se sent chanceuse d&rsquo;y arriver<\/h2>\n<p>Troisi\u00e8me sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Nadia a 41 ans. Elle est responsable marketing dans une entreprise de taille interm\u00e9diaire. Deux enfants, un mari impliqu\u00e9, une organisation familiale qui tient. Elle arrive \u00e0 g\u00e9rer son poste et sa vie de famille sans que l&rsquo;un sacrifie l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Quand on lui demande comment elle fait, elle r\u00e9pond avec un sourire. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai beaucoup de chance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La chance. La chance? Vraiment?<\/p>\n<p>Comme si r\u00e9ussir \u00e0 mener une carri\u00e8re et une vie de famille relevait d&rsquo;un heureux concours de circonstances. Comme si c&rsquo;\u00e9tait un privil\u00e8ge rare quoique \u00e7a l&rsquo;est encore beaucoup trop, une exception \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer, quelque chose dont il faudrait \u00eatre reconnaissante.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9flexe est r\u00e9v\u00e9lateur. Et il est profond\u00e9ment probl\u00e9matique \u00e0 mon sens.<\/p>\n<p>Parce que Nadia n&rsquo;a pas de chance. Elle a un mari qui fait sa part. Une organisation qui lui accorde de la flexibilit\u00e9. Et des comp\u00e9tences manag\u00e9riales qui lui permettent de g\u00e9rer sa vie comme elle g\u00e8re ses projets.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas de la chance. Ce sont des conditions. Des conditions qui devraient \u00eatre la norme, pas l&rsquo;exception.<\/p>\n<p>Quand une femme se sent chanceuse de r\u00e9ussir \u00e0 concilier travail et famille, elle valide implicitement l&rsquo;id\u00e9e que ne pas y arriver serait une anomalie personnelle. Un \u00e9chec individuel. Quelque chose qui viendrait d&rsquo;elle.<\/p>\n<p>Or ne pas y arriver n&rsquo;est pas une anomalie \u00e0 corriger. C&rsquo;est souvent le sympt\u00f4me d&rsquo;un syst\u00e8me qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour que les deux soient possibles simultan\u00e9ment. Des organisations qui r\u00e9compensent la disponibilit\u00e9 totale. Des politiques de cong\u00e9 parental d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9es. Une charge mentale qui repose encore majoritairement sur les femmes. Une soci\u00e9t\u00e9 qui n&rsquo;a pas encore d\u00e9cid\u00e9 que la parentalit\u00e9 \u00e9tait une responsabilit\u00e9 collective.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas dans la femme qui n&rsquo;y arrive pas. Il est dans le syst\u00e8me qui ne l&rsquo;y aide pas.<\/p>\n<p>Et tant que les femmes qui y arrivent se sentent chanceuses plut\u00f4t que normales, on continuera de traiter comme une r\u00e9ussite exceptionnelle ce qui devrait \u00eatre une \u00e9vidence.<\/p>\n<h2>Le choix qu&rsquo;on ne devrait pas avoir \u00e0 faire<\/h2>\n<p>La vraie question n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0famille ou carri\u00e8re ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La vraie question est : pourquoi cette question se pose-t-elle encore, et pourquoi se pose-t-elle presque exclusivement aux femmes ?<\/p>\n<p>Un homme ambitieux avec des enfants est per\u00e7u comme quelqu&rsquo;un qui a tout r\u00e9ussi. Une femme ambitieuse avec des enfants est souvent per\u00e7ue comme quelqu&rsquo;un qui jongle, qui compense, qui essaie de tout faire sans vraiment r\u00e9ussir aucun des deux. Ou pire! Elle a eu de la chance de r\u00e9ussir, elle.<\/p>\n<p>Ce regard ne vient pas uniquement des hommes. Il vient aussi de l&rsquo;entourage f\u00e9minin. Des amies qui demandent \u00ab\u00a0mais qui s&rsquo;occupe des enfants quand tu es en d\u00e9placement ?\u00a0\u00bb avec une nuance de reproche implicite. Des coll\u00e8gues qui commentent les absences lors des spectacles scolaires. Des belles-m\u00e8res qui sugg\u00e8rent que la maison m\u00e9riterait un peu plus d&rsquo;attention.<\/p>\n<p>Ce regard-l\u00e0, s&rsquo;il venait uniquement des hommes, serait peut-\u00eatre plus simple \u00e0 identifier et \u00e0 combattre. Parce qu&rsquo;il vient aussi des femmes, il est plus difficile \u00e0 voir. Et beaucoup plus difficile \u00e0 d\u00e9construire.<\/p>\n<h2>Le d\u00e9but du changement<\/h2>\n<p>Alors, par o\u00f9 commencer ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse est \u00e0 la fois simple et exigeante : par la prise de conscience.<\/p>\n<p>Reconna\u00eetre que certains de nos jugements sur d&rsquo;autres femmes viennent de conditionnements que nous n&rsquo;avons pas choisis. Que certaines questions qu&rsquo;on pose aux femmes de notre entourage refl\u00e8tent des croyances qu&rsquo;on n&rsquo;a pas questionn\u00e9es. Que transmettre \u00e0 une fille l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elle devra choisir, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 restreindre ce qu&rsquo;elle s&rsquo;autorisera \u00e0 imaginer pour elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me doit changer. Les organisations doivent \u00e9voluer. Les politiques publiques doivent accompagner. Tout cela est vrai et n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Mais le changement syst\u00e9mique commence quelque part. Et ce quelque part, c&rsquo;est souvent dans une conversation entre une m\u00e8re et sa fille. Dans le regard qu&rsquo;une femme pose sur une autre. Dans la question qu&rsquo;on d\u00e9cide de ne pas poser parce qu&rsquo;on r\u00e9alise qu&rsquo;on ne la poserait pas \u00e0 un homme.<\/p>\n<h2>Ce que j&rsquo;observe<\/h2>\n<p>Dans mon travail, je rencontre r\u00e9guli\u00e8rement des femmes profond\u00e9ment comp\u00e9tentes qui doutent d&rsquo;elles-m\u00eames de fa\u00e7on disproportionn\u00e9e. Qui s&rsquo;imposent des limites que personne ne leur a explicitement fix\u00e9es. Qui s&rsquo;auto-censurent avant m\u00eame qu&rsquo;on leur demande de le faire.<\/p>\n<p>Quand on creuse, on trouve presque toujours quelque part dans leur histoire une femme, souvent aimante, qui leur a transmis une croyance limitante. \u00ab\u00a0Sois modeste.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Ne te mets pas trop en avant.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Une femme qui r\u00e9ussit trop fait peur aux hommes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ces femmes \u00e9taient leurs m\u00e8res, leurs grands-m\u00e8res, leurs mentors. Elles les aimaient. Mais elles leur ont transmis, sans le savoir, une partie du probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Le changer commence par le voir.<\/p>\n<p>Et voir, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 du travail.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les acquis des femmes sont heureusement bien r\u00e9els. Le droit de vote, le compte bancaire, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation. Personne ne s&rsquo;en \u00e9merveille plus. Ils sont l\u00e0, normaux, \u00e9vidents. 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